17 Un jour, Adam et Eve...


 Objectifs : Devenir capable de

Mots et concepts clefs :

hominidé trisomie
tétrasomie bipédie
Australopithèque Homo Habilis
Homo Erectus Homo Sapiens
Néandertal Cro-Magnon
 

Le singe actuel et l'Homme partagent une grande partie de leur bagage génétique.

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L'Homme fait partie de l'ordre des primates qui apparaît à la fin du crétacé. Les singes actuels qui sont ses cousins sont également des primates. C'est à partir d'une espèce de base que les singes et l'Homme se sont formés : l'Homme ne descend pas du singe, il a un parent commun avec lui.

Cet ancêtre commun devait vivre il y a 40 millions d'années. C'est à ce moment que les singes de l'Ancien Monde se sont séparés des singes du Nouveau Monde qui n'ont que très peu évolué. Ils se différencient, entre autres, par le nombre de dents et par la présence d'une queue préhensile.

Les singes de l'Ancien Monde se sont différenciés en Cynomorphes (dont la tête rappelle la gueule du chien) et en Anthropomorphes (ressemblant à l'Homme) il y a 27 millions d'années.

Parmi les anthropomorphes, les Gibbons, petits singes aux capacités intellectuelles très réduites, se distinguent des grands singes : Orangs-outans, Gorilles et Chimpanzés auxquels les hominidés sont rattachés. Les études les plus récentes en génétique moléculaire situent la séparation entre les grands singes et la lignée des hominidés il y a 5 millions d'années.

Ces conclusions sont basées sur les observations des fossiles mais aussi sur des études de génétique comparée entre ces différentes espèces. L'étude des gènes du chimpanzé montre que nous avons en commun avec lui plus de 98% de notre génotype. Cinq chromosomes sont quasiment identiques chez le Gorille, l'Orang-outan, le Chimpanzé et l'Homme (chromosomes n° 6, 19, 21, 22 et X). On met cependant en évidence certaines différences :

On admet généralement que le phénomène de l'hominisation s'est déroulé lors du passage de 48 à 46 chromosomes. 

L'hominisation s'est faite lors du passage de 48 à 46 chromosomes

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Passage de 48 à 47 chromosomes.

La scission entre la branche des singes et celle des hominidés serait provoquée par un accident chromosomique : une mutation cause l'apparition d'un être dont les cellules comptent 47 chromosomes répartis en r2 paires + p + pq + q (pq représente les deux chromosomes fusionnés). Cet individu est viable puisqu'il possède toutes les informations génétiques.

Un individu type est porteur d'une paire de chromosomes p (p p) et d'une paire de chromosomes q (q q). Sa garniture chromosomique est donc [p p q q]. Il formera des gamètes [p q].

Chez l'individu mutant, un chromosome p et un chromosome q ont fusionné (pq) cependant qu'il possède encore les autres chromosomes (p q). Sa garniture chromosomique est donc [p pq q]. Il formera les gamètes [p q], [p pq], [pq] ou [pq q].

Si le mutant est croisé avec un individu à 48 chromosomes, on trouve :

 

m

f

Génotype P

p p q q

p pq q

Gamètes

p q

pq

pq p

pq q

p q

 

 

f

 

pq

pq p

pq q

p q

m

p q

p pq q

p p pq q

p pq q q

p p q q

   

[1]

[2]

[2]

[3]

¼ des individus F1 portent 47 chromosomes et sont du même type que leur parent à 47 chromosomes [1]. Il est d'observation courante que les individus trisomiques (présentant un chromosome en triple exemplaire) sont d'une vitalité assez faible voire non viables [2]. ¼ des individus F1 ont 48 chromosomes et sont du même type que leur parent à 48 chromosomes [3]. On voit donc que la mutation a peu de chances de se maintenir puisqu'elle est défavorable dans la moitié des cas et qu'elle disparaît 1 fois sur deux dans les cas viables.

Passage de 47 à 46 chromosomes.

Le passage vers 46 chromosomes s'explique très facilement : il fait intervenir un croisement entre deux individus à 47 chromosomes.

 

f

 

 

pq

pq p

pq q

p q

m

pq

pq pq

[46]

pq pq p

[3 p]

pq pq q

[3 q]

pq p q

[47]

pq p

pq pq p

[3 p]

pq pq p p

[4 p]

pq pq p q

[3 p 3 q]

pq p p q

[3 p]

pq q

pq pq q

[3 q]

pq pq p q

[3 p 3 q]

pq pq q q

[4 q]

pq p q q

[3 q]

p q

pq p q

[47]

pq p p q

[3 p]

pq p q q

[3 p]

p p q q

[48]

Le tableau montre que dans la descendance d'un tel croisement, on trouvera de nombreux trisomiques [3 p] et/ou [3 q] et tétrasomiques [4 p] ou [4 q] non viables, un individu qui retourne au type primitif et un individu à 46 chromosomes (22 paires + pq pq) : " ECCE HOMO ".

Si cette mutation donne un avantage sélectif comme la bipédie, par exemple, celle-ci a pu s'imposer très vite. Certains auteurs estiment que l'acquisition de la bipédie s'est faite à l'époque où le passage à 46 chromosomes s'est effectué et proposent donc de relier les deux événements.

D'autre part,

Cette théorie (théorie adamique de l'hominisation) nous amène cependant à une curieuse conclusion : Adam et Eve ont réellement existé : c'était un couple de singes à 47 chromosomes qui pratiquaient l'inceste ! !

 

Caractéristiques de l'être humain.

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Caractéristiques morphologiques.

Il n'est pas possible de mettre en évidence une différence morphologique nette entre les fossiles des premiers hominiens et les fossiles des singes qui leur étaient contemporains. Distinguer un crâne de singe d'un crâne d'hominien est une affaire de spécialiste tant ils se ressemblent. Comment faire alors pour décider si tel fragment osseux appartient à un être humain ou à un singe ? On se rend donc compte que définir la frontière entre l'animal et l'humain est une question difficile.

Il semble tout naturel d'affirmer que la différence se situe dans l'intelligence que l'on attribue à la lignée humaine. Encore faut-il s'entendre sur ce que recouvre ce terme ! Il est bien clair que la définition que nous devons adopter doit recouvrir une idée assez primitive d'intelligence.

Le fait d'utiliser un outil peut-il être un critère suffisant d'intelligence humaine ? Il semble que non. En effet, on observe souvent que les singes sont capables d'utiliser des outils, et parfois même d'une manière assez élaborée.

Une des caractéristiques de l'être humain (et que l'on ne retrouve donc pas chez les animaux, même les primates les plus évolués) est la faculté de se projeter dans le passé et dans l'avenir. Prévoyant l'usage de tel outil déjà utilisé dans tel cas particulier, l'Homme conservera cet outil en fonction d'une utilisation ultérieure éventuelle. Si le singe utilise l'outil, il le délaisse immédiatement après usage.

Un fossile est généralement admis au titre d'hominidé lorsqu'on le trouve associé à des outils (galets aménagés, os taillés, pointes de flèches,...).

En plus de cette caractéristique culturelle, les hominiens présentent certaines caractéristiques morphologiques propres :

On assiste au développement de :

Cependant, la bipédie ne donne pas que des avantages : elle entraîne une diminution des capacités à la course (45 km/h pour le chimpanzé moyen à comparer aux 36 km/h, record olympique sur 100 mètres chez l'Homme).

 

L'évolution humaine n'est pas tant une évolution organique qu'une évolution culturelle.

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Évolution organique des humains.

Les ancêtres de l'Australopithèque, descendus des arbres au milieu du miocène pour vivre en savane, n'auraient pas eu beaucoup de chances de survie s'ils avaient dû compter sur leurs seules qualités physiques : faibles, à peu près démunis de tout appareil de défense, coureurs médiocres, ils étaient faits pour être la proie des prédateurs. Mais, faibles et mal armés, les hominiens l'ont emporté grâce à la puissance de leurs facultés intellectuelles.

Un des facteurs importants de l'évolution organique est l'existence de variétés et l'isolement de ces variétés. Les variations organiques que l'on peut observer chez les humains actuels sont de très faible amplitude. De plus, il n'existe aucun ensemble de critères qui permet de définir des groupes humains cohérents. La notion de race chez l'être humain a bien peu de sens.

Le fait marquant de l'évolution organique humaine est bien sûr l'augmentation du volume de l'encéphale : il a presque triplé depuis l'Australopithèque. Assez rapide au début de l'histoire de l'hominisation, la courbe de l'augmentation du volume crânien s'est amortie pour prendre une allure asymptotique depuis Homo Sapiens Sapiens.

Évolution culturelle des humains.

Les premiers hommes surent fabriquer des outils et des armes. Ils apprirent à s'isoler du milieu hostile en aménageant des abris et en domestiquant le feu. Ils s'organisèrent en sociétés dans lesquelles chaque individu assume un rôle propre. Le premier moyen de communication que leur offre le langage leur permet de mettre leur expérience en commun ; la technique ne cesse de s'améliorer, le volume des connaissances augmente : l'Homme a créé la culture.

Dans le milieu humain, la pression sélective change de caractère. Elle cible moins sur les qualités organiques -qui passent au second plan- que sur les facteurs culturels et techniques.

Parallèlement, on peut évaluer les progrès techniques réalisés. Pour cela, on pourrait évaluer le nombre de types d'outils utilisés à chaque époque. Il n'est pas besoin d'expliquer longuement que si la variété des outils fabriqués et utilisés par Homo Habilis est relativement faible, on voit la panoplie s'étoffer au fur et à mesure de l'évolution avec Homo Erectus, Homo Sapiens Neandertalensis puis Homo Sapiens Sapiens. La variété ainsi que les performances des outils actuels qui va de la machine à vapeur à la navette spatiale en passant par l'ordinateur, la bombe atomique et le téléphone sont d'une richesse incomparable. S'il fallait évaluer l'augmentation de la variété des outils depuis les premiers âges, on verrait se marquer une courbe exponentielle.

D'autres évaluations pourraient être envisagées à partir des performances des outils, du nombre de publications scientifiques, etc. Dans chacun des cas, on verrait cette courbe exponentielle. Il est donc bien sûr que l'ascension culturelle de l'Homme est fulgurante à un moment où le volume de l'encéphale ne progresse plus guère.

 

La saga de l'hominisation.

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Les recherches actuelles, aussi bien en paléontologie (science de l'étude des fossiles) qu'en biologie moléculaire précisent constamment les modèles de l'évolution humaine. Notre histoire, précisée par les scientifiques, est très mouvante. Les pages suivantes constituent un résumé des connaissances à l'heure où ces notes ont été rédigées. Seules les théories les plus largement admises sont décrites. Les dates, souvent controversées, sont données à titre indicatif.

L'Australopithèque

Dans le courant du miocène, la sécheresse s'installe, les forêts régressent et sont remplacées par la savane dans laquelle les ancêtres de l'Homme doivent s'aventurer. L'entreprise n'est pas sans risque : la forêt constitue une protection efficace pour des êtres arboricoles, mais ils se trouvent démunis à couvert. Le fait de se redresser leur permet d'augmenter leur champ de vision et de se préserver des fauves qui rôdent.

Tous les Australopithèques sont africains, mais les fossiles les plus intéressants ont été trouvés en Afrique du Sud, en Éthiopie et au Kenya. Ils présentent un squelette témoin d'une adaptation à la station debout mais la démarche bipède devait être un peu malhabile.

La première espèce d'hominidés connue aujourd'hui est Australopithecus Afarensis. On en connaît des fossiles qui datent principalement de -3,6 à -2,9 millions d'années. Il semble assuré que A. Afarensis pratiquait la marche bipède mais son squelette montre qu'il est encore adapté à grimper dans les arbres. Le plus beau des fossiles découvert est un squelette de femelle, complet à près de 40%, et a reçu le nom de Lucy. Les reconstitutions faites par les scientifiques montrent un aspect encore fort simiesque.

A. Afarensis
Taille : 1,20 mètre.
Masse : 20 à 25 kg
Volume crânien : 380 à 450 cc.

Les deux autres principales variétés d'Australopithèques qui ont vécu plus récemment (±2 millions d'années) ont définitivement quitté les arbres :

 
  • un type robuste A. Robustus : essentiellement frugivore et végétarien, il n'a pas laissé de descendance.
A. Robustus
Taille : 1,50 à 1,60 mètre.
Masse : 42,2 à 88,6 kg (moyenne : 62 kg).
Volume crânien : 500 cc.
  • un type gracile : A. Africanus. Il était probablement chasseur, mais on pense qu'il devait bien souvent profiter des charognes laissées par les grands fauves.
A. Africanus
Taille : 1,20 à 1,25 mètre.
Masse : 33,3 à 67,5 kg (moyenne : 52,9 kg).
Volume crânien : 500 cc.

Homo Habilis

Deux types d'hominidés vécurent ensemble en Afrique, il y a 2 millions d'années : les Australopithèques et Homo Habilis. Celui-ci présente un ensemble de caractéristiques morphologiques et culturelles qui le fait paraître assez proche de nous.

Les plus anciens fossiles sont vieux de 3 à 4 millions d'années, les plus récents datent de 700.000 ans. Ils ont été retrouvés en présence d'une grande quantité d'outils relativement élaborés. Homo Habilis occupait des habitations aménagées, ce qui implique une certaine organisation sociale, donc un niveau culturel significatif. Il devait pouvoir transmettre cette culture par un langage, probablement réduit à peu de mots. Le fait de pouvoir communiquer des expériences au moyen de ce langage a pu faire accomplir d'immenses progrès à la lignée humaine.

La fabrication d'outils constitue une des innovations les plus importantes ; l'invention de nouvelles techniques, de nouveaux instruments est l'équivalent culturel de l'adaptation organique. Les premières armes constituées de galets aménagés ou d'ossements sont autrement redoutables que des crocs ou des griffes, désormais inutiles. L'Homme pourra, grâce à sa culture, rester un être quelque peu indifférencié, non spécialisé, mais prêt à répondre à toutes les sollicitations de la nature.

H. Habilis
Taille : 1,20 à 1,40 mètre.
Masse : 30 à 35 kg
Volume crânien : 800 cc.

Ils sont les premiers dont on a trouvé des fossiles en présence d'outils rudimentaires, servant probablement à déterrer les tubercules. Peut-être ne les fabriquaient-ils pas, se contentant d'utiliser tels quels des pierres ou des os d'animaux. Cependant, il existe quelques traces de fabrication d'outils rudimentaires.

Homo Erectus

Homo Erectus apparaît il y a 1,6 millions d'années. Sa contribution la plus importante à l'histoire de l'humanité est la domestication du feu ; celui-ci permettra à l'Homme de s'affranchir définitivement des rigueurs climatiques. Par leur naissance, les hommes sont des animaux tropicaux. Ce n'est qu'avec la domestication du feu que H. Erectus peut s'installer dans des climats plus froids. Ce fait explique que l'on trouve des traces de H. Erectus partout dans le monde ; les exemplaires les plus connus sont l'Homme de Java (Pithécanthrope) et l'Homme de Pékin (Sinanthrope), mais on a trouvé des restes partout en Europe, en Inde, en Algérie. Il a disparu voici 100.000 ans. H. Erectus
Taille : 1,60 à 1,70 mètre.
Volume crânien : 775 à 1300 cc.

Homo Sapiens.

La lignée Homo Sapiens, descendante de H. Erectus, se subdivise en deux branches : Homo Sapiens Neandertalensis (l'Homme de Neandertal) et Homo Sapiens Sapiens (l'Homme de Cro-Magnon).

Découvert en 1856 en Allemagne, près de Düsseldorf, l'Homme de Neandertal a vécu dans le climat froid et sec de la dernière glaciation entre -70.000 et -35.000. Présentant un faciès assez brutal à nos yeux (nez aplati, front fuyant, menton à peine esquissé,...), il montre cependant son " humanitude " dans sa conscience de l'au-delà. Des pratiques rituelles accompagnaient l'ensevelissement des morts. Les tombes néandertaliennes démontrent une croyance dans la survie : les corps disposés sur un lit de fleur, accompagnés de parures, de repas funéraires,...

Une véritable industrie de la pierre a été mise en évidence dans tous les sites de fouilles : Spy, la Chapelle-aux-Saints, le Moustier,... L'Homme de Neandertal a définitivement disparu sans laisser de descendants : il constitue un cul-de-sac de l'évolution humaine.

H. Sapiens Neandertalensis
Taille : 1,55 mètre
Volume crânien : 1300 à 1625 cc.

Ce qui frappe dans la culture de l'Homme de Cro-Magnon (H. Sapiens Sapiens), c'est non seulement la précision des outils fabriqués, mais surtout les oeuvres d'art laissées sur les parois des grottes et des abris occupés par nos ancêtres les plus directs. Les animaux représentés (mammouths, cerfs, boeufs, rhinocéros,...) sont les témoins d'une faune disparue. Les hommes et les plantes sont rarement représentés ou alors d'une manière très schématique. La maîtrise technique de ces artistes n'est rien de moins qu'extraordinaire.

C'est un être humain dans toute l'acception du terme qui nous parle au travers des peintures rupestres de Lascaux, Rouffignac, Cosquer, Niaux ou Altamira. Il semble que tous ces dessins, peintures et gravures avaient une signification rituelle plutôt que simplement décorative. On trouve ces oeuvres d'art jusque dans les endroits les plus inaccessibles et les plus sombres des grottes qui n'étaient jamais visités.

Il n'y a plus eu de modification morphologique importante depuis l'avènement de l'Homme de Cro-Magnon. Il était quasiment semblable à nous.

 
 

Textes de travail.

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Histoire génétique de l'espèce humaine.

Homme et chimpanzé sont faits de la même " pâte "

Depuis Darwin, les biologistes admettent que l'homme et les grands singes (chimpanzé, gorille, orang-outan) ont une origine commune. Leurs ressemblances au niveau du patrimoine génétique ont été particulièrement bien démontrées dans les années soixante-dix, grâce à deux séries de travaux, les uns portant sur les chromosomes, les autres sur les protéines. Les chromosomes sont des corpuscules en forme de bâtonnets localisés dans le noyau des cellules et portant l'information génétique. L'homme en possède 23 paires ; les grands singes, 24. Des techniques de coloration, mises au point dans les années soixante/soixante-dix, ont permis de décrire leur morphologie avec précision. Les biologistes français J. de Grouchy et B. Dutrillaux, ou le biologiste américain J. J. Yunis, ont alors constaté que 13 paires de chromosomes de l'homme avaient une morphologie exactement identique à celle de 13 paires de chromosomes du chimpanzé. De plus, toujours en ce qui concerne ces deux espèces, il apparaissait que chaque paire de chromosomes non identiques ne se distinguait cependant que par une disposition différente de certains de leurs segments. Par exemple, comparons un chromosome de la paire n° 5 de l'homme avec un chromosome de la paire n° 5 du chimpanzé. (Les cytogénéticiens qui étudient la morphologie des chromosomes ont pour habitude de les ranger et de les numéroter par ordre de grandeur décroissante) : chez le chimpanzé une portion du chromosome n° 5 s'étendant de part et d'autre du centromère (zone de constriction du bâtonnet) est simplement retournée par rapport à la portion équivalente du chromosome n° 5 de l'homme. Autrement dit, ces deux portions des chromosomes n° 5 de l'homme et du chimpanzé présentent exactement les mêmes bandes de coloration mais distribuées en ordre inverse. On dit que les chromosomes n° 5 de l'homme et du chimpanzé diffèrent par une inversion péricentrique. Les cytogénéticiens, depuis les années soixante-dix, ont repéré au total 9 inversions péricentriques différenciant les chromosomes non identiques de l'homme et du chimpanzé. De plus, ils ont établi que le chromosome n° 2 de l'homme correspond exactement à la fusion de deux chromosomes équivalents du chimpanzé. C'est ce qui explique que l'homme a une paire de chromosomes de moins que le chimpanzé (23 au lieu de 24). Une telle ressemblance des chromosomes ne s'observe que chez les espèces étroitement apparentées. Elle suggère qu'homme et chimpanzé ont globalement des patrimoines génétiques différant assez peu l'un de l'autre et qu'une espèce a pu dériver de l'autre, simplement par quelques remaniements chromosomiques. Cependant, les techniques de coloration des chromosomes ne permettent pas de dire jusqu'à quel point l'information génétique du chimpanzé est identique à celle de l'homme. Les bandes repérées par la coloration des chromosomes correspondent en effet au moins à quelques dizaines de gènes.

C'est la comparaison des protéines du chimpanzé et de l'homme qui permit d'estimer avec précision le degré de ressemblance dans l'information génétique de ces deux espèces. Les protéines sont en effet, comme nous l'avons déjà dit plus haut, les produits du décodage de l'information contenue dans les gènes. E 1975, M. C. King et A. C. Wilson, biochimistes de l'université de Californie ont fait le bilan des multiples travaux de comparaison des protéines de l'homme et du chimpanzé. Ces travaux effectué depuis les années soixante par de nombreuses équipes de par le monde ont consisté par exemple à tester les propriétés immunologiques ou électrophorétiques des protéines soumises à comparaison. Ces propriétés dépendent de manière cruciale de la composition en acide aminés des protéines, et la ressemblance immunologique ou électrophorétique entre deux protéines permet d'affirmer une ressemblance équivalente dans la composition en acides aminés. D'autre travaux avaient par ailleurs permis, pour un certain nombre de protéines, d'établir leur composition exacte en acides aminé et leur ordre d'enchaînement (c'est ce qu'on appelle la séquence des acide aminés d'une protéine). M. C. King et A. C. Wilson estimèrent que globalement les protéines de l'homme et du chimpanzé sont identiques à 99%. Si l'on se rappelle que les protéines sont les matériaux de construction et de fonctionnement des cellules, on réalise donc quel point chimpanzé et homme sont faits de la " même pâte " ! Certains biologistes estiment d'ailleurs sur cette base que le chimpanzé ressemble plus l'homme que le renard au chien et au moins autant que le cheval au zèbre.

Blanc M.
L'histoire génétique de l'espèce humaine
La Recherche n°155, mai 1984

Réalise une synthèse des points de comparaison génétique possibles entre le chimpanzé et l'Homme.
Quelles sont les conclusions de cette comparaison ?

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Les races humaines

Définition des races humaines

La définition des races, initialement fondée sur leurs caractéristiques apparentes, ne doit en fait prendre en compte que les facteurs biologiques réellement transmissibles d'une génération à la suivante, c'est-à-dire les gènes. II ne s'agit plus, comme au XlXe siècle, de différencier les groupes d'individus selon leurs caractères apparents, leurs phénotypes, mais selon les contenus de leurs patrimoines génétiques. On a pu poser une définition de la race qui rencontre une approbation unanime et qui est formulée dans le plus récent ouvrage de génétique humaine de la façon suivante :

Une race est un ensemble d'individus ayant une part importante de leurs gènes en commun et qui peut être distingué des autres races d'après ces gènes. (Motulsky et Vogel, 1979).

Reste à donner un contenu à cette définition en précisant quels gènes distinguent les " ensembles d'individus ".

II se trouve que le caractère qui avait primitivement permis un premier classement, la couleur de la peau, est soumis à un déterminisme génétique strict. En fait, il s'agit moins de couleur que de quantité ; l'aspect foncé est dû à un pigment, la mélanine : présent chez les Noirs, il est absent ou présent à faible dose chez les Blancs ou les Jaunes. Cette différence de structure génétique peut être expliquée par l'effet de la sélection naturelle qui s'exerce en fonction de l'intensité du rayonnement ultraviolet : la vitamine D, nécessaire à la calcification des os (son absence entraîne le rachitisme), est fabriquée dans la peau sous l'influence de ce rayonnement, qui pénètre plus facilement si la mélanine est absente : en Europe et dans le nord et l'est de l'Asie ou les UV sont moins intenses, les individus dépourvus de mélanine bénéficient d'un avantage sélectif ; les gènes entraînant la fabrication de ce pigment ont peu à peu disparu (cette explication se heurte cependant à quelques cas particuliers, ainsi les Eskimos et les Pygmées, à la peau très pigmentée, qui, dans le Grand Nord ou à l'abri de la forêt, ne reçoivent que peu d'UV). Un premier classement des hommes en deux groupes peut donc être réalisé en fonction de gènes responsables de la synthèse de la mélanine (ces gènes sont encore mal connus, mais leur nombre peut être évalué à quatre ou cinq paires, c'est-à-dire des gènes situés en quatre ou cinq locus, ce terme désignant l'emplacement d'un chromosome où sont situés les gènes gouvernant un caractère élémentaire) ; on oppose ainsi d'une part les populations " noires ", d'autre part les populations " blanches " et " jaunes "

Un autre caractère génétique permet de scinder également l'humanité en deux grands groupes : la persistance de la lactase.

Chez la plupart des mammifères, le lait contient un carbohydrate, le lactose, dont la digestion nécessite l'intervention d'une enzyme, la lactase. Durant la période d'allaitement, l'activité de cette lactase est intense, après quoi elle tombe à un niveau très bas, ce qui entraîne, pour les sujets adultes, une intolérance au lactose. Dans certaines populations humaines au contraire, l'activité de la lactase persiste à un niveau élevé (75 % du niveau des nouveau-nés) durant toute la vie, et aucune intolérance au lactose n'apparaît. Ce caractère, lié, semble-t-il, à une paire de gènes, est très répandu dans les populations du nord de l'Europe, un peu moins dans la région méditerranéenne, mais il est rare en Asie et en Afrique (on imagine les conséquences de ce fait pour les programmes d'amélioration de l'état sanitaire de certaines populations. Ce qui est bon pour les Européens n'est pas nécessairement bon pour les Asiatiques ou les Africains). Cette fois, le classement des hommes en deux groupes en fonction de la fréquence des gènes impliqués oppose d'une part les Européens, d'autre part les hommes des autres continents.

Considérons enfin deux caractéristiques biologiques dont le mécanisme génétique est bien connu, le système sanguin rhésus et le système immunologique HL-A.

Le système rhésus est gouverné par des gènes situés en trois locus et comportant chacun (si l'on néglige diverses variantes rares) deux catégories de gènes ; huit combinaisons sont donc possibles. L'une d'entre elles, dite Ro, n'est présente à fréquence élevée qu'en Afrique noire ; une autre, dite r, est très rare en Asie et dans le Pacifique, mais a une fréquence élevée et sensiblement constante d'une population à l'autre en Afrique et en Europe.

Le système HL-A est lié à quatre locus occupés par des gènes très divers. Une analyse de l'ensemble des données disponibles pour quarante-huit populations a permis à M. Greenacre et L. Degos de définir des " grappes " relativement homogènes regroupant l'une les populations européennes et africaines, une autre les populations asiatiques et Eskimos, une troisième les populations océaniennes.

Finalement, ces deux systèmes aboutissent à un classement en deux groupes opposant d'une part les Asiatiques et les Eskimos, d'autre part les Indo-européens et les Noirs africains.

Selon les critères retenus, couleur de la peau, persistance de la lactase ou " systèmes " immunologiques, notre vision des rapports entre les trois grands groupes humains classiquement évoqués est totalement modifiée : nous pouvons arbitrairement affirmer que le groupe A se différencie des groupes B et C qui sont voisins et justifier notre proposition par un argument biologique, quels que soient les groupes désignés par A, B et C.

Autrement dit, nous pouvons aboutir à trois arbres de classement de ces groupes selon que l'on se base sur :

Ce résultat est la conséquence de l'absence d'une histoire de l'humanité exprimable sous la forme d'un arbre progressivement ramifié. Cette histoire a consisté en un réseau comportant des échanges et des fusions autant que des fissions ; il est donc illusoire de chercher à préciser une classification qui ne peut avoir un sens global.

Cependant, à la méthode de classification descendante, par séparations successives, que nous venons d'utiliser, on peut préférer une méthode ascendante par regroupements de populations globalement semblables.

Connaissant les fréquences des divers gènes dans les diverses populations, on peut calculer une distance entre deux populations prenant en compte l'ensemble des écarts constatés entre leurs patrimoines génétiques. La définition des races consiste alors à rechercher des groupes de populations tels que la distance entre deux populations est petite lorsqu'elles appartiennent à un même groupe, grande lorsqu'elles appartiennent à deux groupes distincts.

Il se trouve que, pour l'espèce humaine, cette démarche ne peut aboutir.

Pour le montrer, il suffit de rappeler les résultats obtenus par R. Lewontin et M. Nei : ils ont constaté que la diversité génétique moyenne de notre espèce s'explique pour 7 à 8 % par les écarts entre nations appartenant à une même race, et 85 % par les écarts entre populations appartenant à une même nation. Ce résultat peut s'exprimer en disant que la distance entre, disons, deux populations françaises est en moyenne plus petite que la distance entre deux populations blanches prises au hasard, mais seulement de 7% ; plus petite aussi que la distance entre deux populations quelconques prises au hasard sur la Terre, mais seulement de 15%.

Ces différences entre groupes sont si peu importantes que le résultat de tout classement est à la merci des caractères considérés et des techniques de classification adoptées ; pour illustrer cette inhabilité, on peut, comme l'ont fait Cavalli-Sforza et Edwards, comparer deux arbres de classement obtenus d'une part selon divers systèmes sanguins, d'autre part d'après des mesures anthropométriques.

De multiples incohérences apparaissent : les Eskimos, proches des Indiens et des Maori dans un arbre, sont proches des Français et des Suédois dans l'autre.

II ne s'agit donc pas de nier les différences entre les divers groupes humains : un Noir africain sait faire la synthèse de la mélanine, ce que ne sait pas faire un Européen ; un Européen adulte conserve l'activité de la lactase, alors qu'elle disparaît chez la plupart des Asiatiques, etc. Mais l'ensemble des ressemblances et des dissemblances est si complexe que le tableau se brouille dès que l'on s'efforce à une vision prenant en considération l'ensemble des données disponibles.

Certes, les hommes sont différents, mais, en raison même du processus de la reproduction sexuée, cette différence apparaît entre individus d'une même famille ou d'une même population beaucoup plus qu'entre les familles ou entre les populations. Mon voisin est génétiquement différent de moi ; son appartenance à un autre village, une autre nation, une autre " race " l'éloigne un peu plus de moi, mais l'écart supplémentaire est chaque fois si faible qu'il ne permet pas de tracer entre les groupes de frontières ayant véritablement un sens. La réponse du généticien interrogé sur le contenu du mot " race " est donc nette : ce concept ne correspond, dans l'espèce humaine, à aucune réalité biologique définissable de façon objective.

Jacquard A.
Au péril de la science (op. cit.)
pp. 68-72

Quels sont les critères de comparaison entre les humains choisis par l'auteur de ce texte ?
Pourquoi s'attache-t-il à établir la comparaison entre les humains sur ces critères ?
Quelles conclusions faut-il en tirer ?

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L'origine de l'homme.

Tout en restant très incomplète puisqu'elle ne dispose que des restes fragmentaires de quelques dizaines d'individus échelonnés sur plusieurs millions d'années, notre documentation sur les origines de l'homme s'est considérablement accrue depuis les années soixante. En revanche, nos interprétations quant à ces mêmes faits sont loin d'être acquises, tant elles restent dépendantes, d'une part des théories sur l'évolution biologique, d'autre part de considérations philosophiques, idéologiques, voire mythologiques. Ce dernier point est à prendre au pied de la lettre, lorsque l'enseignement même, sinon la recherche sur l'évolution humaine sont dans certains pays, du Vatican à Jérusalem et de Washington à La Mecque, explicitement menacés par la montée des intégrismes religieux. Les théories de l'évolution ne sont pas moins impliquées, lorsqu'elles sont appelées à la rescousse pour donner des justifications modernes à de vieilles théories de l'inégalité et de l'exclusion, proclamer l'hérédité de l'intelligence, le caractère bénéfique de la sélection naturelle et de la " concurrence ", ou la nécessité de la hiérarchie.

Le berceau africain

Les faits eux-mêmes proviennent des fossiles peu à peu retrouvés au hasard des découvertes et, d'autre part, de la génétique des populations actuelles d'hommes et de singes, qui met en évidence les proximités biologiques respectives. Il n'existe toutefois pas d'accord de détail sur un arbre généalogique global. Après l'apparition du premier primate il y a 65 millions d'années, cette sorte de souris des montagnes Rocheuses significativement dénommée Purgatorius, l'étape suivante se situa vers 35 millions d'années, avec l'Egyptopithèque du Fayoum et d'Oman, fondateur des Hominoïdés, la famille commune des grands singes et de l'homme. Les jalons suivants sont encore incertains. On trouve en Afrique orientale le Proconsul vers 20 millions d'années, puis le Kényapithèque vers 15 millions d'années. L'Afrique n'est cependant pas le berceau unique, puisque l'on rencontre peu après en Macédoine l'Ouranopithèque, et en Inde le Ramapithèque et le Sivapithèque. Pour ces deux derniers, il ne s'agit pas nécessairement de deux espèces différentes, mais peut-être simplement des mâles et des femelles d'une même espèce, on les a naguère considérés comme de possibles ancêtres des hominidés, mais d'après des fragments plus récemment découverts, ils étaient encore " du côté " des singes, et leurs véritables descendants seraient les seuls orangs-outangs.

C'est précisément dans un " trou " de nos données, vers 8 millions d'années, que la biologie situe le moment probable de séparation entre les chimpanzés, avec qui nous partageons 99,9% de nos gènes, et les premiers hominidés, les Australopithèques, bien attestés à partir de 4 millions d'années. Ce terme signifie " singes du Sud ", puisqu'on les trouva d'abord en Afrique du Sud ; certains osent cependant les nommer " Australanthropes ", c'est-à-dire " hommes du Sud ". De fait, la taille de leur cerveau, leur dentition plus omnivore et leur usage de la bipédie (on a même retrouvé des empreintes de pas) les éloignent déjà définitivement des autres grands singes, même s'ils ne mesurent guère plus d'un mètre à un mètre cinquante. On en distingue trois variétés : Afarensis (ou Pré-australopithecus), le plus ancien, découvert en Afrique orientale, Africanus (ou Transvaalensis ou Plesianthrope) ; Robustus (ou Paranthrope ou Zinjanthrope), de plus grande taille et plus végétarien que le précédent. Il semble qu'ils aient déjà taillé des outils rudimentaires en fracturant des cailloux. S'ils mangeaient de la viande, on considère qu'il s'agissait plus d'un comportement de " charognard ", à l'ombre des grands carnivores, que d'une réelle aptitude à la chasse. On met souvent l'apparition de cette espèce au compte d'un accident géologique qui, en haussant les plateaux d'Afrique orientale à l'est de la faille du Rift africain, aurait séparé le continent en deux zones écologiques : forêt humide à l'ouest, savane sèche à l'est. Tandis que les grands singes restés sous le couvert de la première auraient poursuivi paisiblement leur mode de vie arboricole et végétarien, ceux de la seconde auraient, par mutations sélectives, dû s'adapter à un milieu nouveau dépourvu d'arbres, plus dangereux, et donc développer des qualités plus variées. Cette explication dépend de la foi que l'on accorde au déterminisme géographique. Certains travaux éthologiques ne vont pas dans ce sens, qui montrent une inventivité plus grande, y compris dans l'utilisation d'outils, chez les singes de la forêt que chez ceux de la savane.

C'est vers deux millions d'années que l'on identifie, toujours en Afrique orientale et partiellement contemporain des Australopithèques, l'Homo Habilis, qui se caractérise par une capacité crânienne plus grande (700 à 800 cm3), une taille plus élevée et des traits faciaux plus fins. Avec Homo Habilis et les trois variétés d'Australopithèques, les paléontologues se sont essayés à toutes les combinaisons possibles, afin de déterminer qui était l'ancêtre ou le cousin de qui, sans encore trancher faute de documents suffisants.

Une autre question est de savoir si la genèse de l'homme s'est limitée à l'Afrique orientale ou s'il a pu y avoir des évolutions parallèles dans d'autres régions du monde, suivies de migrations, de métissages et d'assimilations.

De l'homme du Sud à l'homme sage

C'est vers 1,5 million d'années, et jusque vers 300.000 ans au moins, que se développe, à partir du précédent, Homo Erectus, dont la capacité cérébrale peut atteindre jusqu'à 1250 cm3 (pour 1400 cm3 en moyenne chez l'homme moderne). C'est avec lui que l'ensemble de l'Afrique et de l'Eurasie sera colonisé. Dans une perspective monogénétique, une extension aussi grande entraîne d'assez nettes variantes régionales - Pithécanthropes de Java, Sinanthropes de Chine, Atlanthropes d'Afrique du Nord, etc. En Europe, une vingtaine d'individus ont été découverts, notamment en Espagne, Allemagne, Grande-Bretagne, Italie, Grèce, Hongrie.

C'est Homo Erectus qui invente le feu à partir de 500.000 ans, les vestiges plus anciens pouvant tenir à des incendies accidentels. C'est aussi lui qui donne pour la première fois à ses outils des formes symétriques, un principe morphologique abondamment présent dans la nature, mais qui manquait jusque-là aux premiers galets " aménagés ". Ces deux inventions sont à elles seules les symptômes visibles de toute une série de comportements décidément bien humains : prévision et gestion du temps, organisation de l'espace, opposition du cru et du cuit, esthétique, etc.

Et de fait, c'est sans aucune rupture que l'on débouchera, au moins en Afrique et au Proche-Orient, entre 300.000 et 100.000 ans, sur Homo Sapiens, l'" homme sage ", sans qu'on puisse là non plus, faute de documents, trancher entre mono- et polygenèse. La seule péripétie sera celle de l'Homme de Neandertal (ou Homo Sapiens Neandertalensis), une variété propre au Proche-Orient et à l'Europe. Notre continent n'était en fait, à l'époque des grandes glaciations quaternaires, qu'une péninsule à moitié recouverte de glaces, et l'Homme de Neandertal apparaît comme une adaptation particulière à ce milieu difficile et isolé. A partir de 100.000 ans, il sera progressivement supplanté, par élimination ou assimilation, par Homo Sapiens Sapiens, dont nous sommes les actuels et provisoires représentants, mais qu'il vaut mieux se représenter comme un segment découpé dans un continuum. L'Homme de Neandertal lui-même possède déjà une certaine activité symbolique (dépôts des morts dans des tombes accompagnés d'offrandes, collecte " désintéressée " d'objets singuliers et non utilitaires) et, comme le montre l'os hyoïde de son système phonatoire, il est déjà capable du langage articulé dont Homo Erectus possédait sans doute quelques éléments. Mais c'est évidemment avec les signes figurés ou abstraits, gravés sur les objets ou peints dans les grottes par Homo Sapiens Sapiens à partir de 30.000 ans, que l'activité symbolique devient identique à celle que nous connaissons aujourd'hui. C'est aussi le moment où l'ensemble des continents sera colonisé par l'homme, conduisant à des diversifications morphologiques locales de détail, improprement appelées " races ", mais sans jamais constituer d'entités classificatoires stables, les récents brassages de populations les atténuent d'ailleurs progressivement.

Demoule J.-P.
L'État des Sciences (op. cit.)
pp. 201-205

Dresse un arbre généalogique de l'espèce humaine en indiquant, à chaque niveau, les caractéristiques essentielles de ses membres.

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Homo Sapiens

Le passage d'Homo Erectus à Homo Sapiens est, comme nous l'avons déjà entrevu, aussi flou que celui d'Homo Habilis à Homo Erectus, et pour les mêmes raisons. Il est graduel. Suivant la hiérarchie des critères choisis pour définir l'un et l'autre -capacité endocrânienne, frontal élevé, occipital arrondi-, l'Homo Sapiens commencera son existence ou bien il y a plusieurs centaines de milliers d'années, ou bien il y a moins de 100.000 ans. De nombreuses découvertes récentes en Afrique, en Asie, en Europe permettent de toute façon, aujourd'hui, d'assister à cette transformation ; elle s'accomplit à des vitesses différentes selon les régions, mais aussi suivant les ossements, les organes, les caractères. On pourrait par exemple décrire un crâne découvert dans la vallée de l'Omo, en Éthiopie, et daté de 130 000 ans, d'Homo Erectus de face, et d'Homo Sapiens de " dos " !

Mais, dans une partie de l'Eurasie, de la France à l'Ouzbekistan, ce passage s'est compliqué par l'intercalation d'une forme originale encore assez énigmatique, l'Homme de Neandertal. Premier homme fossile découvert (par le Dr Schmerling en 1833, à Engis en Belgique), il a longtemps troublé les esprits au point qu'on l'a d'abord complètement tenu à l'écart de l'ascendance humaine, puis qu'on en a fait une étape spécifique particulière, Homo Neandertalensis, dont personne ne voulait descendre, avant de le considérer comme une simple sous-espèce d'Homme moderne. Il est vrai que sa face boursouflée, sans pommettes, ses dents qui avancent, son menton effacé, son puissant bourrelet sus-orbitaire, son front fuyant, son crâne étiré vers l'arrière, sa cage thoracique " en tonneau ", la robustesse de son squelette, préparaient bien mal le monde scientifique -et à plus forte raison le monde tout court- à l'idée d'une évolution humaine. Il semble bien, en fait, que tous les Hommes fossiles de cette partie de l'Ancien Monde nous fassent assister peu à peu au passage Homo Erectus-Homo Sapiens Neandertalensis, forme pleinement réalisée vers 75.000 à 80.000 ans. Cette morphologie si particulière, dont la stabilité sur cinquante millénaires est le témoignage d'une certaine réussite, n'a pas trouvé d'explication totalement satisfaisante.

Une sous-espèce nouvelle, Homo Sapiens Sapiens -la nôtre-, fait alors son apparition sur le territoire occupé par l'Homme de Neandertal. On a longtemps eu l'impression que cette forme, peintre, sculpteur, graveur, artisan d'outillages d'os et de pierre de grande qualité (que l'on classe dans le Paléolithique supérieur), avait supplanté, peut-être avec violence, le Néandertalien et imposé sans peine sa " civilisation " à la barbarie de ce dernier. En fait, les Neandertal, s'ils n'ont pas développé l'art plastique ou rupestre, n'en ont pas moins réalisé des cultures très riches, aux caractéristiques régionales, et pratiqué des rituels complexes comme ceux de l'enterrement des morts avec offrandes et lits de fleurs dans des fosses spécialement creusées, aux parois ocrées. Une découverte récente, faite en Charente-Maritime, a montré d'autre part que les Hommes de Neandertal eux-mêmes furent les premiers artisans des premières industries du Paléolithique supérieur (Châtelperronien). Le remplacement de l'Homme de Neandertal par l'Homme moderne, de toute façon incontestable, semble donc s'être fait de manière beaucoup plus douce qu'il n'était apparu : une manière qui ressemble plus à une " digestion " génétique qu'à un génocide. Et ces Hommes modernes paraissent bien être nés d'Homo Erectus, quelque part au Proche-Orient où ils se trouvent associés aux outillages de la fin de l'Acheuléen (attribué d'ordinaire à Homo Erectus) et du début du Moustérien (attribué d'ordinaire à Homo Sapiens Neandertalensis) ; Bernard Vandermeersch (qui les a traqués avec succès) propose par suite une hypothèse de migrations à double sens : les Hommes modernes, du Levant vers l'Europe de l'Ouest ; les Hommes de Neandertal, de l'Europe vers le Proche-Orient, le Moyen-Orient et l'Asie centrale. Le peuplement contemporain de la Terre commence ainsi à s'éclairer. En Afrique de l'Est et du Sud -comme d'ailleurs, mais séparément, en Afrique du Nord-, le passage de la forme Erectus à la forme Sapiens semble bien s'être réalisé sans solution de continuité. En Asie du Sud-Est, les formes indonésiennes nous ont fait la brillante démonstration d'une évolution sur place ayant essaimé, il y a une cinquantaine de milliers d'années, en Australie et en Nouvelle-Guinée alors réunies, ce qui implique d'ailleurs la traversée inévitable d'un bras de mer d'environ 70 kilomètres de largeur. En Extrême-Orient, la transformation n'est pas moins graduelle et ces populations sont en outre à l'origine de la conquête de l'Amérique, quelque 100.000 années avant Christophe Colomb ! Il est en effet de plus en plus évident que le peuplement du Nouveau Monde s'est fait par le détroit de Behring, émergé chaque fois que la quantité d'eau retenue par les glaciers faisait baisser suffisamment le niveau de l'océan Pacifique. Tout le monde s'accorde pour envisager ce peuplement en trois, peut-être quatre vagues successives, mais les avis diffèrent beaucoup quant aux datations de ces vagues. En Europe enfin, l'évolution de l'Homo Erectus s'est orientée, comme nous l'avons vu, vers la réalisation de cette étrange sous-espèce néandertalienne, remplacée aux alentours de 30.000 ans, et en quelques milliers d'années, par l'Homme de Cro-Magnon, d'origine asiatique.

Le gradualisme phylétique de l'Homme, que nous avons souligné en abordant l'histoire de ce genre, est parfaitement apparent dans cette transformation la plus récente. Mais il ne faut pas en conclure que l'Humanité actuelle résulte de la seule évolution sur place d'une demi-douzaine de populations sans mélanges. Malgré sa variabilité, dont on a souvent exagéré l'importance, l'Homme moderne apparaît comme une espèce étonnamment homogène pour l'espace qu'il couvre, et ceci plaide évidemment en faveur à la fois de son origine unique et de ses mouvements fréquents.

Les quelques milliers d'années qu'il nous reste à parcourir ne représentent pas une durée suffisante pour que se manifeste une évolution biologique significative, mais rien ne permet de dire qu'elle soit arrêtée. L'évolution culturelle, quant à elle, connaît pendant ce temps une accélération spectaculaire, multipliant les révolutions, depuis la découverte de l'économie de production au Moyen-Orient et en Afrique du Nord-Est, il y a une douzaine de milliers d'années, l'usage consécutif de l'écriture, nécessité par les problèmes de stockage et d'échanges, la découverte des métaux -l'or, le cuivre, l'étain, le fer-, puis celle de l'imprimerie, jusqu'à la révolution industrielle, la découverte de l'énergie nucléaire, la maîtrise de l'informatique et l'étonnant développement des communications de toutes natures. Il en est résulté un accroissement démographique des hommes dont on n'a pas encore pris réellement conscience : de 10.000.000 d'individus, là où nous les avions laissés, à une centaine de millions aux abords de notre ère, au milliard au début du siècle dernier, à deux milliards 115 ans plus tard, à trois milliards 35 ans après, à quatre milliards 15 ans plus tard et à cinq milliards aujourd'hui. Il en est résulté aussi un extraordinaire resserrement du tissu des liaisons entre ces milliards d'hommes, qui est en train de conduire à la réalisation d'une société mondiale dont on ne mesure pas encore non plus tous les effets. " Ne peut-on penser, écrit le Professeur Jean Piveteau, que nous ne soyons conduits vers un second point de cérébralisation et de réflexion, non plus individuel cette fois, mais anthroposphérique. " Mais ceci n'est plus -ou pas encore- de la Paléontologie.

Coppens Y.
Le singe, l'Afrique et l'Homme (op. cit.)
pp. 158-167

Sur une ligne du temps, réalise une synthèse du développement biologique et culturel de Homo Sapiens.

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Un nouvel ancêtre commun, plus ancien que Lucy

Les paléontologues sont aux anges: ils viennent de nous dénicher un ancêtre qui vivait en Éthiopie il y a 4,4 millions d'années. Le chaînon manquant ?

Lucy est certes encore notre grand-mère. Mais nous avons désormais un ancêtre plus ancien, de plus de 500.000 ans. La découverte a pris un an, entre décembre 92 et décembre 93, et a été effectuée dans la vallée de l'Afar en Éthiopie, à 75 km de l'endroit où l'équipe d'Yves Coppens (qui fut notre " grand témoin ", le 16 juin dernier) avait exhumé en 1978 les restes de l'Australopithecus Afarensis, un hominidé bien plus connu sous le nom de Lucy, emprunté à la chanson des Beatles que la radio locale " matraquait " à ce moment-là...

Jusqu'à plus ample informé, ce nouvel ancêtre n'a pas encore de prénom. Les scientifiques lui ont tout de même attribué le nom d'Australopithecus ramidus, en hommage à leurs assistants éthiopiens : " ramid " signifie en effet racine dans l'idiome local. Mais sans doute parlera-t-on bien vite de l'homme (ou de la femme ?) d'Aramis. Pas d'allusion aux mousquetaires mais au nom d'un village proche.

C'est là donc que fouillait l'équipe conduite par un chercheur de l'université de Californie à Berkeley, Tim White, avec le professeur belge Jean de Heinzelin. En décembre 1993, le collègue japonais de White, Gen Suwa, se promenait en plein soleil quand son regard fut attiré par un objet plus brillant que les cailloux. Son oeil expert eut tôt fait de reconnaître une dent. Et son flair lui fit comprendre que ce n'était pas une découverte banale.

L'endroit fut passé au peigne fin et les chercheurs exhumèrent finalement quelques fragments attribués à 17 hominidés différents, fragments très abîmés par des animaux charognards. Il fallut plusieurs mois pour les dater, ou plus exactement pour dater la couche géologique, de la lave, dans laquelle ossements et dents se trouvaient. Et c'est là qu'intervint la divine surprise: cette lave a quelque 4,4 millions d'années. Lucy était détrônée! Elle n'a qu'environ 3,8 millions d'années...

La quête de notre plus lointain ancêtre vient donc de faire un bond considérable, d'autant plus que les chercheurs qui reprochent souvent aux journalistes de galvauder le mot " chaînon manquant " ne sont pas loin de le recommander eux-mêmes en l'occurrence. Telle est du moins la conclusion de l'éditorialiste de la revue britannique " Nature " qui, comme le veut une certaine tradition, publie cette prodigieuse découverte.

Ici, un petit retour en arrière s'impose. Des siècles durant, l'humanité a vécu dans la conviction, que lui avait suggérée la Bible, que l'homme avait été créé comme tel. Darwin, pourtant, avait estimé qu'au sein de l'évolution générale des espèces, nous étions des cousins des singes africains.

C'est la découverte en 1856 de l'homme de Neandertal (une vallée proche de Düsseldorf) qui jeta définitivement la " théorie biblique " à la poubelle de l'histoire. C'était manifestement un homme, mais pas tout à fait un " homme comme nous ". Et puisque Darwin avait parlé de l'Afrique, on se mit à chercher sur ce continent des traces d'autres ancêtres. En février 1925, " Nature " (déjà!) publiait la découverte par Raymond Dart, à Taung, en Afrique du Sud, du crâne d'un enfant d'une espèce tout à fait nouvelle qu'il baptisa Australopithecus Africanus, c'est-à-dire " singe du sud de l'Afrique ". Malgré cette dénomination, il était clair que cet être n'était plus tout à fait un singe, mais pas encore vraiment un homme. Un hominidé, quoi.

90 % de gènes communs

Ainsi, petit à petit, s'élabora une théorie selon laquelle nous ne descendons pas du singe, mais que les singes et nous avons un ancêtre commun. Divers calculs placèrent la " divergence " entre ces deux branches il y a quelque 20 millions d'années. Mais la génétique fit tort à cette opinion. Elle montra en effet que nous n'étions éloignés " que " de 6 millions d'années avec ces animaux qui partagent près de 90 % de nos gènes.

Le défi pour les paléontologues était donc de dessiner aussi précisément que possible l'histoire de ces hominidés. Six Australopithèques furent successivement découverts dont le (naguère) plus ancien connu était la fameuse Lucy. Désormais, donc, il y en a une septième variété qui nous rapproche du fameux ancêtre commun. Et sans doute de très près. Le chaînon manquant?

Telle est en effet la conviction des auteurs des divers articles de " Nature ". Sans doute n'ont-il pas eu beaucoup de matériaux pour fonder leurs observations. Mais les dents ont retenu beaucoup de leur attention et en particulier la minceur de leur couche d'émail qui montre que l'homme d'Aramis ne mangeait que des fruits et des feuilles. D'autres arguments prouvent qu'il vivait dans une région boisée. Et qu'il possédait une mâchoire élancée plus semblable à celle des singes que les autres australopithèques. A peu de choses près, on aurait pu le confondre avec un chimpanzé...

Cette similitude est sans doute l'argument le plus convaincant pour dire que l'on n'avait jamais été aussi proche de notre ancêtre commun. Sauf, bien sûr, révision des théories actuelles...

Poncin J.,
Le Soir - Vendredi 23 septembre 1994 N° 222
p. 1

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L'original de nos origines Yves Coppens

Comment l'évolution a-t-elle extrait l'homme de ses origines animales? Quand et comment la pensée est-elle venue à l'homme? Pour répondre à ces questions, nous avons interrogé Yves Coppens, professeur au Collège de France et l'un des plus grands spécialistes mondiaux de paléontologie. Il découvrit entre autres le squelette de Lucy, notre très lointain ancêtre d'il y a 3 millions d'années.

Un entretien qui parle de science mais aussi de philosophie et de poésie.

A quoi sert la paléontologie? À répondre à l'une des questions essentielles que se posent les hommes : d'où venons-nous?

Elle sert d'abord à la connaissance, et, comme je pourrais l'expliquer en parcourant toute la préhistoire, c'est la connaissance qui donne à l'homme sa liberté, son libre arbitre et toute sa dignité. La connaissance, en éclairant la place que nous occupons dans le monde, en nous fournissant des instruments de réflexion, en précisant ou en renouvelant sans cesse le champ du savoir, est un apport important à la philosophie. Je participais, il y a quelques jours encore, à un colloque sur " science et management ". J'expliquais à ces économistes comment, dans l'épaisseur du temps, l'homme se dégageait de son animalité originelle pour s'ouvrir vers une humanité toujours plus grande. Il est intéressant de parler de cela à des gens qui transforment aujourd'hui le monde du travail.

Si la connaissance est essentielle, nos travaux peuvent aussi avoir des implications immédiates inattendues. Pour les sceptiques, je rappellerai cette histoire que je racontais à Pierre-Gilles de Gennes, le récent Prix Nobel. Je participais au Tchad, en 1960, à une large étude sur des zones de sédimentation que les géologues ne parvenaient pas à classer. Grâce à la paléontologie, grâce à mes os -ceux que j'ai repérés dans ces sols-, j'ai pu faire ce classement et cela a permis aux populations de trouver des crédits pour forer des puits, car cette datation avait montré qu'il devait y avoir de l'eau dans le sous-sol. Grâce à nous, la zone d'élevage des chameaux s'est accrue dans le Tchad.

Votre science touche donc à la philosophie. Fréquente-t-elle aussi la poésie?

Le scientifique, tout en étant rigoureux, se doit d'imaginer. Les plus grandes percées se sont faites sur des hypothèses de travail nées de l'intuition. Sans imagination, on n'avance pas. Quand, dans mes conférences, je leur " balance " la grande fresque de l'histoire de l'homme, les gens en sortent éblouis, car je raconte toute l'apparition des hommes à partir de quelques bouts de mâchoire et de quelques dents qui sont les seuls fragments que nous avons retrouvés entre 8 et 4 millions d'années.

S'il y a si peu de traces, comment peut-on être sûr de la vérité de vos thèses?

Depuis le commencement du siècle, les grandes lignes de l'évolution des espèces sont bien fixées. Toutes les disciplines ont amené des enseignements concordants. Les débats portent plus sur les branchements et les dates de filiation.

À partir de quand peut-on dire qu'il y a eu homme? Peut-on dire que l'homme descend du singe?

Non, les hommes et les chimpanzés sont très proches les uns des autres. Mais ils ne sont pas liés l'un à l'autre par un " chaînon " manquant, ils ont une même souche commune, un branchement qui s'est produit il y a 8 millions d'années. À cette époque, il y a eu dans l'est de l'Afrique un effondrement des terres et cette souche commune s'est séparée entre la famille des chimpanzés, qui est restée dans les forêts, et celle des hominidés, qui est née de la nécessité de s'adapter à un environnement de savane. L'encéphale s'est modifié, le corps s'est redressé et voilà comment, en devenant bipède, l'homme est arrivé.

Mais comment peut-on définir le moment où cet hominidé est devenu un homme?

Il y a 3 millions d'années, un autre événement naturel a provoqué un nouveau branchement. J'ai travaillé sur ce sujet dans le sud de l'Éthiopie, dans la vallée de l'Omo. J'y ai découvert très clairement par de multiples signes (rapport entre les pollens d'arbres et les pollens d'herbes, dentition des éléphants, apparition du cheval) qu'une grande sécheresse est intervenue vers cette époque, due elle-même à un refroidissement de la planète. Pour survivre, les hominidés n'avaient que deux solutions: la première, accroître leur taille pour impressionner les prédateurs et à avoir une dentition plus forte et plus spécifique. Cela a donné la suite des australopithèques. L'autre solution: accroître la taille du cerveau et se doter d'une dentition d'omnivore. C'est cette solution-là qui a gagné et qui a créé l'homme biologique. Je préfère parler d'homme biologique, parce que ce que j'appelle l'homme biologique, et qui est ainsi facile à définir, ne recouvre pas complètement la notion d'homme philosophique.

C'est sur la zoologie que je me base pour distinguer tout au long de cette évolution des formes qui ne sont pas interfécondes et qu'on appelle des genres. C'est la différence entre l'australopithèque et l'" homo ", qui sont des genres différents: on ne trouve pas de formes intermédiaires. Entre l'" homo habilis ", l'" homo erectus " et l'" homo sapiens ", il y a des formes intermédiaires, preuve d'une interfécondité: c'est le même genre, mais des espèces différentes.

Sur le plan de l'anatomie, les meilleurs critères pour étudier l'hominisation, c'est le volume de l'encéphale et la dentition, qui passe du végétarisme des australopithèques à l'alimentation omnivore des hommes.

Certes, mais ce disant, vous ne répondez pas à la question de savoir quand l'homme est né selon la définition qu'on donne aujourd'hui à l'homme, avec ses caractéristiques actuelles!

J'insiste sur le fait que mes recherches ne peuvent parler que de l'homme biologique. Je sais, bien entendu, qu'il y a d'autres critères, mais ce sont des éléments que je ne peux pas définir ou quantifier dans mes recherches sur le terrain.

L'homme, est-ce l'outil? Il est très difficile de préciser quand l'outil s'est imposé. La définition de ce qu'est un outil prête d'ailleurs à discussion: on prend d'abord des pierres que l'on abandonne à proximité, puis on garde les outils un peu plus longtemps, puis on apprend aux autres à les construire...

L'homme, est-ce alors la société ? Quand on analyse les sols et qu'on recherche les traces, on voit que les chimpanzés avaient une organisation des sols qui dénotait une structure sociale. Mais les chimpanzés ne parlent pas !

L'homme, est-ce donc le langage ? Hélas ! il n'est pas fossilisable, et, quand on étudie les crânes, on voit qu'on est passé progressivement d'un langage modulé à un langage articulé, qui n'apparaît sans doute qu'avec l'" homo erectus ". Il faut un autre critère !

L'homme, est-ce la religion?

C'est-à-dire le moment où il se dote d'une conscience ? Mais hélas ! cela n'est pas non plus repérable ou fossilisable !

Faisons le trajet dans l'autre sens: plutôt que définir l'homme à partir de son apparition, comment définissez-vous rétrospectivement l'homme à partir de vos convictions?

Je crois que les différentes définitions se recouvrent partiellement et que l'homme artisan précède l'homme parlant qui est accompagné de l'homme social. Ces hommes avaient-ils par exemple une angoisse existentielle ? Je ne peux qu'imaginer. Mon histoire de la forêt qui se sépare un jour de la savane entraîne, je le pense, pour ceux qui ont choisi ce dernier territoire, une évidente libération de la main et un probable regard vers l'horizon. Pourquoi pas alors un regard vers le ciel et un degré de réflexion ?

Nous voyons des cailloux vieux de 3 millions d'années qui présentent des coups pour les rendre plus efficaces dans la fonction à laquelle ils sont destinés. La conscience évolue avec l'aptitude à projeter la pensée. Au début, on faisait un outil pour un usage immédiat. Ensuite pour un usage de plusieurs mois. On a fait ensuite de la gravure avec des liants étudiés pour durer -on peut toujours admirer les Suvres d'hommes préhistoriques-, et, aujourd'hui, il est courant de voir des projets industriels prévus pour dans un siècle.

Si des événements extérieurs à lui expliquent son apparition, peut-on en conclure que l'homme est né du hasard?

Oui, il y a dans l'évolution un grand côté événementiel. C'est le milieu qui a été déterminant dans l'évolution. Et s'il n'y avait pas eu cet effondrement du rift africain, il y a huit millions d'années, et cette sécheresse, il y a trois millions d'années, l'homme ne serait pas là et les primates seraient restés dans la forêt.

Vous êtes donc de la thèse de Jacques Monod qui parlait d'un monde né du hasard et sélectionné par la nécessité?

Non, pas tout à fait, non. Ce n'est pas qu'un hasard, c'est une suite de deux événements de l'environnement liés à l'histoire de la Terre et à la place de la planète dans le système solaire. Je remonte, moi, à d'autres causes, et mon hasard n'est pas aussi brutal que l'aléatoire de Jacques Monod. Quant à la nécessité dont il parlait, il est vrai qu'il faut chaque fois répondre à l'environnement, sous peine de disparaître, mais avec une certaine marge de manoeuvre à l'intérieur d'un carcan génétique. Dans ce sens, l'adaptation n'est pas libre et l'évolution a une flèche. L'australopithèque peut devenir homme, pas gazelle ou oiseau. On va toujours du plus simple au plus organisé. L'histoire de la vie a un sens... c'est-à-dire une direction.

Le père Teilhard de Chardin, qui comme vous travaillait sur l'origine de l'homme comme paléontologue, donnait à cette direction de l'évolution un sens religieux.

Teilhard donne un autre sens au mot sens. Je ne peux pas aller jusque là, car, avec un regard scientifique, je ne pense pas qu'on puisse accéder au deuxième sens. Au-delà d'indiquer qu'il y a une direction, comme je viens de vous la définir, je change de plan.

Mais est-ce que cette explication se suffit, comme Laplace, à que l'on questionnait sur Dieu et qui répondit: Dieu ? Je n'ai pas eu besoin de cette hypothèse-là ? Comme homme, croyez-vous qu'il y ait une autre approche des choses ?

L'approche scientifique de la vérité est une approche forcément réductrice. Car l'homme a une incontestable dimension spirituelle. Sa richesse ne peut s'arrêter à sa seule dimension scientifique. Tout le monde cherche la vérité ! L'homme de science ne fait pas mieux que l'artiste ou le contemplatif: il a une approche différente. Je participais récemment à un colloque sur " la science et la foi ", à l'évêché de Paris, avec Hubert Reeves. Les scientifiques disaient que la science était le constat du monde, son bilan. La foi, par contre, c'était une manière de vivre. Et, sur ce plan-là, je dirai qu'on est frappé du fait que chacun est unique. On le voit quand on fréquente l'autre. Et quand l'autre disparaît, il n'y a plus " l'autre ", il y a " un autre ". L'inexorabilité de la disparition de chaque vie vous place immanquablement sur un autre plan que la seule science. Dire que la mort fait partie de la vie n'arrange pas l'affectif. On souffre quand un être cher meurt! Personnellement, je suis frappé par la réalité du terme " dépouille ". Quand on efface un mort, il n'y a vraiment plus rien dedans.

À cet égard, voici une anecdote. J'avais rencontré un jour Arthur Rubinstein. Je lui racontais ce que je faisais. Et, au terme de cette rencontre, ce grand pianiste m'avait simplement demandé: Et l'âme ?. J'étais fort embarrassé. Pour cet homme dont toute la vie avait été tournée vers l'interprétation d'un grand art de l'homme, mon histoire était terriblement terre à terre. Je ne lui parlais pas d'os et de dent, mais il avait vu le squelette de ma pensée et il avait raison!

Peut-être dois-je cette dimension de ma réflexion à mon éducation. Mon père était scientifique, mais ma mère était pianiste de concert. J'ai moi-même joué du piano et de l'orgue; il m'amusait beaucoup. Je suis né en Bretagne dans une ambiance très catholique.

" L'enfoncement incontestable de l'homme dans sa nature animale ne l'empêche pas de s'épanouir dans le libre arbitre. "

Quand vous voyez les problèmes causés par l'homme à l'environnement ou la grande question sur les manipulations génétiques, n'êtes-vous pas inquiet pour l'avenir de l'homme?

Non. La science fait partie de la connaissance et celle-ci libère. Mon professeur m'avait dit qu'à chaque espèce d'homme correspondait une forme d'outillage. Il y avait tel type d'outil pour l'" homo habilis ", tel type pour l'" homo erectus ", et encore un autre pour l'" homo sapiens ". Mais quand je suis arrivé sur le terrain, j'ai vu des choses différentes. L'" homo erectus " avait encore la culture de l'" homo habilis ". L'" homo sapiens ", au contraire, avait déjà une partie de la culture de l'" homo sapiens sapiens ". Autrement dit, au début, la vitesse de la nature est plus grande que celle de la culture, et puis, progressivement, c'est la culture qui a pris le pas et sa vitesse a été plus rapide que celle de la nature. Depuis quelque cent mille ans, on est passé d'une évolution majoritairement biologique à une évolution essentiellement culturelle. Progressivement, les instincts se sont transformés en libertés. Ce n'est pas une opinion, c'est une chose que j'ai vue sur le terrain. Et cet enfoncement incontestable de l'homme dans un enracinement animal ne l'empêche pas de s'épanouir dans les libertés et le libre arbitre. Mais on a tort de voir ce libre arbitre de manière absolue car il doit aller de pair avec les responsabilités. Je rêve qu'un jour un ami africain invente un mot qui mêlerait les notions de liberté et de responsabilité. Je dis africain, parce que j'envie leur inventivité verbale. Au Tchad, j'ai connu un " gardinier ": c'est ainsi que s'appelait un homme qui était à la fois le gardien et le jardinier.

Bref, de manière théorique, la connaissance libère incontestablement. La science apporte la liberté. Et cette liberté doit faire intervenir la responsabilité.

Il y a pourtant les guerres horribles qui ravagent la Bosnie ou le Rwanda.

Je ne sais évidemment pas les résoudre. Mais il faut noter qu'il y a deux millions d'années il y avait deux millions d'hommes, qu'il y a dix mille ans nous étions dix millions d'hommes, et que le premier milliard d'humains n'a été atteint qu'il n'y a qu'un siècle: cet envol de la démographie ne peut se faire sans frottement.

Vous avez toujours eu un souci très grand d'enseigner les résultats de votre recherche. Pourquoi?

Il est essentiel de parler. La communauté scientifique doit s'exprimer. L'homme cultivé doit aujourd'hui lire des revues de science, et ce sont les scientifiques qui doivent être les meilleurs diffuseurs. Mais, en dehors de ce devoir proclamé, je dois avouer que j'aime bien parler de ces domaines de science que je connais. C'est mon côté comédien.

On assiste depuis quelques années à des remontées du racisme. Vous qui étudiez l'homme, que pouvez-vous en dire?

Nous nous efforçons de crier partout que l'humanité a une seule origine. Quand on me demande d'où je viens, je réponds: de l'Afrique de l'Est, comme tout le monde! Les cent milliards d'hommes qui ont vécu depuis trois millions d'années sont tous frères. On le dit, on le crie, on le montre dans une exposition comme celle de " Tous parents, tous différents " qui passe encore dans votre musée des Sciences naturelles. Nous expliquons que les différences apparentes ne sont qu'apparentes. Mais notre voix reste faible et nous nous inquiétons aussi de cette poussée de l'exclusion. La solution est toujours le respect de l'autre. Il n'y a pas trente-six manières de comprendre la dignité de l'homme. Il faut respecter l'homme d'aujourd'hui comme l'homme d'antan. Je rage des bêtises encore fréquemment évoquées à propos de l'homme de Neandertal! Ce respect doit inclure la différence de sexe et de génération. Et, dans une certaine mesure, le respect des animaux, même si les chasseurs sont par certains aspects les meilleurs écologistes.

Et, pour être plus précis, considérez-vous qu'il faille dire cela dans le débat politique immédiat?

Dans ce combat contre le racisme, j'ai fréquemment attaqué Jean-Marie Le Pen mais celui-ci n'a jamais répondu.

Malgré ces combats de l'heure, vous êtes donc à terme optimiste et patient?

Oui. Paul Veyne, mon collègue et éminent romaniste, était troublé de voir que les deux mille ans d'ancienneté qu'il étudie sont bien dérisoires face à l'histoire de l'homme.

L'homme est-il devenu maître de son évolution?

Il ne serait pas étonnant que l'homme parvienne à maîtriser sa biologie, son environnement et sa planète. Pour moi, une des grandes découvertes de la science fut celle de la finitude du système solaire. Le Soleil s'éteindra dans cinq milliards d'années. La moitié de l'histoire de la Terre est déjà passée. Il reste quelques milliards d'années pour préparer la suite en imaginant de faire quitter le système solaire par la Terre pour qu'elle échappe à sa fin.

C'est du rêve pur?

Oui. Mais il ne faut pas avoir peur des chiffres, de voir les véritables dimensions de l'échelle de la Terre et des hommes.

Propos recueillis par Duplat G. et Rebuffat J
Le Soir - Jeudi 16 juin 1994 N° 139
p. 2

Qu'est-ce que l'Homme ?
Y a-t-il un espoir pour l'Homme ?
Quel lien Yves Coppens établit-il entre la philosophie et la science ?

Dernière modification: 02/07/2006