1 Places de la science et de la philosophie dans la pensée contemporaine

Objectifs : Devenir capable de

Mots et concepts clefs :

molécule atome
cellule unicellulaire
pluricellulaire méthode scientifique
hypothèse expérience scientifique
loi scientifique théorie
induction déduction
philosophie
 

Introduction

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Depuis qu'il a commencé à penser, l'Homme s'est interrogé sur le monde qui l'entoure. Dans la nature hostile des premiers temps, l'animisme puis les mythes permettent à nos ancêtres de donner une explication aux phénomènes de la nature. L'ambition développée par les philosophes grecs sera plus grande : leur réflexion les amène à considérer la place de l'Homme dans l'Univers. A ce premier mode de réflexion rationnel vient rapidement s'ajouter le raisonnement scientifique qui, par d'autres voies, tente d'appréhender le réel. Depuis la Renaissance, science et philosophie ont suivi des chemins séparés. Mais cette dichotomie n'est plus guère soutenable : certaines théories scientifiques ont ébranlé la pensée moderne. Réciproquement, le scientifique est amené à se poser des questions d'ordre moral et philosophique face à ses travaux. Il faut cependant bien distinguer les domaines de la science et de la philosophie. La science a pour objet d'expliquer le " comment " des phénomènes naturels. La philosophie a pour ambition d'expliquer le " pourquoi " des choses. Ce qui les rapproche, dans une certaine mesure, est le caractère rationnel de la démarche utilisée : le philosophe et le scientifique parviennent à dégager une vérité par l'usage d'un raisonnement rigoureux.  

Chacune des sciences naturelles s'intéresse à un certain niveau de complexité des objets de la nature

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Les sciences naturelles sont toutes les sciences qui ont pour base l'observation de la nature et, généralement, l'expérimentation. Elles s'attachent à l'observation de la matière sous toutes ses formes. Des cours de chimie des années précédentes, on aura retenu que la plus petite partie d'une matière conservant les propriétés de cette matière est appelée molécule. Mais, les molécules sont encore formées d'entités plus petites : les atomes. De ceux-ci, on a expliqué qu'ils sont composés de trois sortes de particules : les protons et les neutrons du noyau (c'est-à-dire les nucléons) et les électrons en rotation autour du noyau. L'étude des propriétés des molécules et de leurs atomes constitutifs fait l'objet de la chimie. Actuellement, les physiciens expliquent certaines propriétés des protons et des neutrons si l'on imagine qu'ils sont formés de particules plus petites encore : les quarks. Ces derniers n'ont cependant encore jamais été observés isolément. L'étude des propriétés des particules subatomiques fait l'objet de la physique. La nature a conçu des entités moléculaires très complexes, des molécules géantes comme les protéines ou les acides nucléiques que l'on trouve dans les êtres vivants. Malgré leur complexité, le comportement de ces molécules peut encore, en principe, être expliqué en utilisant les connaissances du chimiste. Cependant, on se trouve ici à la limite du territoire de la biologie, c'est-à-dire dans la biochimie. Le niveau de complexité le plus élevé que l'on rencontre dans la nature est celui des êtres vivants ; on entre alors de plein pied dans le domaine de la biologie. Parmi les êtres vivants, les plus simples sont formés d'une seule cellule : les unicellulaires. Bien qu'ils soient composés de molécules, leur comportement est trop complexe pour être interprété par les seules lois de la chimie. Le sommet de l'échelle de complexité est, semble-t-il, occupé par les êtres pluricellulaires qui, comme leur nom l'indique, sont des organismes composés de plusieurs cellules (plusieurs centaines de milliards chez l'être humain, par exemple) groupées dans un système extrêmement bien organisé. Nous verrons dans ce cours que l'histoire de l'Univers est celle d'une longue marche vers plus de complexité.  

La méthode scientifique expérimentale type

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Il existe un lien entre les trois sciences naturelles présentées ci-dessus : elles utilisent toutes les trois la même démarche fondamentale ; celle-ci a souvent été résumée en 5 points : On voit donc que, partant de l'observation d'un ou plusieurs cas particuliers, le scientifique définit des principes généraux, les théories scientifiques : c'est la démarche inductive. Si les principes généraux sont valides, il est alors possible de les utiliser pour comprendre tel ou tel cas particulier qui n'a pas encore pu être expliqué : il s'agit alors d'une démarche déductive. La méthode de travail du scientifique est, à la fois inductive et déductive.

Quel est le sens d'une vérité scientifique?

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Quel crédit faut-il accorder au travail du scientifique ? Les résultats de ses travaux doivent-ils obligatoirement être acceptés ? Il existe de nombreux cas de fraude scientifique plus ou moins volontaires ; certains résultats d'expériences ont été faussés ou même inventés, des théories émises par des scientifiques reconnus comme éminents se sont révélées truquées. Les scientifiques sont aussi des êtres humains, tentés par les honneurs, la reconnaissance internationale ou les impacts financiers de leurs recherches. De plus, une erreur expérimentale ou une interprétation incorrecte d'une expérience sont toujours possibles. Toute affirmation émanant d'un scientifique doit obligatoirement être soumise à la critique de la communauté scientifique et à la vérification par d'autres chercheurs avant d'acquérir le statut de vérité scientifique. Lorsqu'un groupe de chercheurs a réalisé un travail intéressant, il le porte à la connaissance de la communauté en publiant ses résultats dans un journal scientifique. Lorsque le journal reçoit la proposition d'article, il la communique à une série de scientifiques attachés au journal (les " referees ") et chargés d'évaluer la qualité des articles. S'ils jugent le travail intéressant, le journal publie finalement l'article. Cette procédure peut prendre plusieurs mois avant que les résultats soient portés à la connaissance et au jugement de tous. Dans certains cas, si plusieurs groupes travaillent sur le même sujet financièrement important, par exemple, il peut être souhaitable de se faire reconnaître très rapidement comme l'auteur original d'un travail. La tentation est alors grande de faire publier un article dans la presse non spécialisée. On n'a alors aucune garantie sur la qualité et le sérieux du travail présenté. D'autre part, une affirmation scientifique est le reflet de l'état de la Science à un moment donné et ne peux jamais être prise pour une vérité ultime. Aucun scientifique (honnête) n'affirmera détenir LA vérité, puisque ses travaux pourront être améliorés, ses résultats affinés, voire ses modèles infirmés.  

Le philosophe utilise une méthode de travail quelque peu différente de celle du scientifique

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Le philosophe base son travail sur une méthode purement déductive. Il pose au départ un principe absolu, un postulat posé " a priori ". A partir de cette position initiale, il va rechercher une explication à la réalité. Tout ceci nous amène à considérer la place de la science dans un essai d'explication du " pourquoi " des choses. Seul le philosophe peut tenter de répondre à cette question, mais il pourra trouver dans les sciences le point de départ de sa réflexion. Dans le cadre de ce cours, nous verrons comment la science a pu, à l'occasion de certains de ses développements les plus fameux, infléchir le cours de la pensée de l'Humanité. Les sciences se présentent comme les fondations sur lesquelles doit se construire la philosophie : les postulats de base de la philosophie sont remis en question par les sciences. Une des interrogations fondamentales de la philosophie consiste à poser la triple question suivante :

QUI SOMMES-NOUS ?

D'OÙ VENONS-NOUS ?

OÙ ALLONS-NOUS ?

Jusqu'à la Renaissance, seul le philosophe a le droit de disserter sur ce sujet ; le scientifique n'a pas voix au chapitre. Peu à peu, certaines théories scientifiques vont donner à l'Homme la possibilité de comprendre mieux l'Univers dans lequel il vit. A l'heure actuelle, des théories scientifiques, tant physiques et chimiques que biologiques, permettent de remonter jusqu'à l'aube des temps : la science est en passe de révéler à l'Homme le secret de sa nature et de ses origines. Les mêmes théories scientifiques lui donnent la possibilité de s'interroger valablement sur son avenir en fonction de ce qu'il sait de son passé. Chacune de ces théories interpelle le philosophe. A l'heure où se donne ce cours, l'Homme s'est donné des moyens technologiques tellement puissants qu'il est capable de s'autodétruire. Il impose à la planète des contraintes inégalées dans son histoire. Grâce aux acquis de la génétique moléculaire et de la biologie en général, une espèce vivante, l'Homme, est sur la voie de se rendre maître de sa destinée. Va-t-il choisir le retour vers le paradis terrestre ou préférer l'Holocauste final ? C'est, très caricaturé, le choix devant lequel il se trouve... L'ambition du cours est d'ouvrir quelques pistes de réflexion en mettant en évidence quelques théories scientifiques, physiques, chimiques et biologiques. Une première partie tentera d'élucider l'origine physique de l'Univers et de situer notre place dans cet Univers. La seconde section considérera l'origine biochimique de la vie, son évolution jusqu'à l'être humain dans ce qu'il est, de manière à ouvrir la perspective vers le futur. La troisième partie nous permettra d'envisager certaines techniques et technologies susceptibles de conditionner notre avenir plus ou moins lointain.

Textes de travail

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But du cours.

L'illettrisme scientifique, formule qui se réfère à ce que le grand public devrait savoir et ne sait pas sur la science, est une amère réalité, clairement identifiée par toutes les réflexions actuelles sur l'efficacité de l'éducation scientifique. Qu'est ce que le citoyen moyen doit apprendre pour vivre autrement qu'en aveugle dans une société toujours plus complexe où la science et la technique sont prédominantes ? Il y a en fait trois réponses distinctes à cette question, et trois significations différentes à ce que l'on désigne sous le terme de " culture scientifique ". On peut d'abord tenter de comprendre le contenu de la science, c'est-à-dire acquérir des connaissances scientifiques. On peut aussi comprendre la façon dont sont produites ces connaissances (la " méthode " scientifique). On peut, enfin, se familiariser avec les structures sociales qui permettent cette production. Chacune de ces approches a sa pertinence et son importance. La nécessité d'acquérir des connaissances scientifiques élémentaires est évidente, et fait l'essentiel de l'enseignement et de la vulgarisation des sciences. Les cours sont remplis de théories, de lois, de modèles, et de faits qu'il s'agit d'expliquer à partir de ces schémas interprétatifs, de sorte que les étudiants consacrent la majeure partie de leur temps à assimiler la quantité requise de savoir scientifique. Donner une image réaliste de la science En réalité, le savoir proposé est mieux à même de fabriquer des champions du Trivial Pursuit. Les problématiques scientifiques actuelles, en effet, concernent des sciences nouvelles, ou de nouvelles applications de connaissances anciennes, et sont par essence incertaines et controversées par ceux qui en sont les spécialistes. Dès lors, une connaissance factuelle n'est guère utile pour comprendre ce qui se passe vraiment. L'émergence d'un nouveau savoir ne peut être pleinement saisie qu'à condition d'avoir quelques notions sur le fonctionnement de la recherche scientifique. Aussi de nombreux éducateurs cherchent-ils désormais à inclure dans leurs programmes des considérations sur la " nature " de la science. Mais en l'absence d'une définition précise de la " méthode " scientifique, cela revient souvent à transmettre une image implicite et idéalisée de la science, en mettant par exemple l'accent sur la recherche désintéressée de la vérité. II n'est sans doute pas un seul chercheur qui soit prêt à cautionner l'existence d'une telle attitude scientifique faite de désintéressement, d'objectivité et d'ouverture d'esprit, vision idyllique que l'implication industrielle et militaire croissante de la recherche a depuis longtemps mise à mal. Quant à la " méthode " scientifique, le biologiste et philosophe britannique sir Peter Medawar a pu prétendre qu'elle n'était qu'un mythe, recouvrant une infinie variété de " stratagèmes exploratoires " qu'il serait vain d'essayer de réduire à un procédé codifié. Reste donc à considérer, au-delà de la science connaissance et de la science méthode, la science en tant que pratique sociale. Le fait que la science soit produite par une communauté professionnelle particulière est si évident que les éducateurs et les chercheurs eux mêmes en viennent à l'oublier. Il est pourtant fondamental. Si l'on ignore les règles -explicites ou non- de la démarche scientifique (depuis l'écriture d'un article jusqu'à son éventuelle publication en passant par sa soumission aux referees critiques spécialisés), on ne peut pas comprendre que la science n'est pas le fait d'individus isolés, mais d'un système social hautement organisé et optimisé en vue d'accumuler le maximum de connaissances. Or, le public, aidé en cela par les médias qui connaissent les vertus de la personnalisation, a tendance à projeter les qualités du savoir scientifique sur les individus qui le produisent. Ce savoir est objectif : les chercheurs le sont. Il est sans cesse corrigé et amélioré : les chercheurs sont humbles et ouverts à la critique, etc. D'où une image de scientifique superman qui est le pire obstacle à une saine vision de la science. Pour comprendre quelque chose à la science qui se fait, saisir par exemple la nature des controverses suscitées dans les années quatre-vingt par la " fusion froide " ou la " mémoire de l'eau ", il ne suffit donc pas d'avoir des notions de physique atomique ou de chimie organique, ni de connaître les bases de la méthode scientifique. Encore faut il savoir que, parfois, la science progresse non à cause, mais en dépit des individus qui la font. Contrairement aux chercheurs qui ont en main toutes les cartes pour se faire une opinion sur de telles affaires, le public ne dispose que des connaissances prédigérées et " indiscutables " apprises à l'école. Comment pourrait il se faire une opinion sur des sujets nouveaux et discutés par les experts ? Si l'on souhaite vraiment combattre l'illettrisme scientifique, il faut trouver les moyens de donner une image plus réaliste de la recherche scientifique à ceux qui n'en ont aucune expérience directe.

Durant J.
L'état des Sciences (op. cit.)
pp.96-98

1. Quel reproche l'auteur fait-il à l'enseignement des sciences ?
2. Quel est le danger que voit l'auteur dans une idéalisation de la science et des scientifiques ?
3. Quelles idéalisations dangereuses de la science et des scientifiques sont mises en évidence dans ce texte ?

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But de la Science.

Pourquoi une telle frénésie ? Pourquoi s'agiter ainsi ? Faire des expériences, bâtir des théories pour arranger des faits ou les réarranger, cela n'a rien d'inévitable. Par quelle nécessité des hommes mettent-ils tant de passion, prennent-ils tant de plaisir à vouloir éternellement explorer le monde, l'interroger ? A cette question, ceux qui aiment la science répondent : par curiosité, par désir de s'approprier la nature, d'améliorer le sort de l'homme. Ceux qui n'aiment pas la science disent : par ambition, par volonté de puissance, amour de la gloire ou même cupidité. Mais ce n'est pas tout. Il y a des facteurs plus profonds. Il y a la tentative, la tentation de comprendre un monde qui se dérobe. La révolte contre la solitude. Contre une réalité qui vous échappe, qui vous ignore et sans laquelle il n'y a pas de vie. Une exigence métaphysique de cohérence et d'unité, dans un univers qu'on cherche à posséder mais qu'on ne parvient pas même à saisir. La nature n'est pas silencieuse. Elle répète éternellement les mêmes notes qui nous parviennent lointaines, diffuses, sans accords ni mélodie. Mais nous ne pouvons nous passer de mélodie. Nous l'avons cherchée désespérément sur la terre et dans le ciel avant de nous apercevoir que personne, jamais, ne viendrait nous jouer la musique espérée. Que c'est à nous de plaquer les accords, d'écrire la partition, de faire jaillir la symphonie, de donner aux sons une forme que, sans nous, ils n'ont pas. Telle était, à mes yeux, la fonction de la science. Celle ci représentait pour moi la forme la plus exaltante de la révolte contre l'incohérence de l'univers. Le moyen le plus puissant trouvé par l'homme pour faire concurrence à Dieu, pour rebâtir inlassablement le monde en tenant compte de la réalité. Là se manifestait dans toute son ampleur l'acharnement de l'aventure humaine. Aussi, être membre de ce laboratoire exceptionnel, travailler avec ces hommes exceptionnels, participer aux nouveaux développements qui s'amorçaient en biologie, cela m'enfiévrait tout autant que, pendant la guerre, me trouver dans une unité combattante de la France Libre. J'avais à nouveau, très profondément ancré en moi le sentiment d'être là où il se passait quelque chose. Et puis c'était un défi. L'occasion de prouver ce que je pouvais faire. Mais prouver à qui ? A mon père ? A mon grand père ? A moi même ?

Jacob F.
La statue intérieure
Seuil, Paris, 1987.
pp. 305-306

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Méthode scientifique expérimentale.

Voilà comment fonctionnait la recherche en biologie. Contrairement à ce que j'avais pu croire, la démarche scientifique ne consistait pas simplement à observer, à accumuler des données expérimentales et en tirer une théorie. Elle commençait par l'invention d'un monde possible, ou d'un fragment de monde possible, pour le confronter, par l'expérimentation, au monde extérieur. Et c'était ce dialogue sans fin entre l'imagination et l'expérience qui permettait de se former une représentation toujours plus fine de ce qu'on appelle " la réalité ".

Jacob F.
La statue intérieure
Seuil, Paris, 1987.
pp. 250-251  

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La responsabilité morale du savant.

Quelle est donc aujourd'hui la place de l'homme de science dans la société humaine ? II est évidemment fier de ce que les travaux des savants aient contribué à la transformation radicale de la vie économique de l'homme en éliminant presque totalement l'effort musculaire. Mais en même temps il s'afflige de la grave menace qui pèse sur l'humanité du fait que les résultats de ses recherches sont tombés entre les mains de détenteurs du pouvoir politique moralement aveugles. II se rend compte que les techniques mises au point grâce à ses recherches ont provoqué la concentration du pouvoir économique et politique entre les mains de petites minorités, et que le destin de l'humanité, apparemment de plus en plus amorphe, en est venu à dépendre uniquement de l'emploi de ce pouvoir. Pis encore : cette concentration de la force entre les mains de quelques uns n'a pas seulement réduit l'homme de science à une sujétion économique, elle menace son indépendance intérieure. L'emploi d'habiles moyens de domination intellectuelle et morale risque de rendre à tout jamais impossible l'apparition de personnalités indépendantes. Ainsi le destin de l'homme de science nous apparaît-il comme véritablement tragique. Emporté par l'élan le plus sincère vers la clarté et l'indépendance intérieure, il a forgé lui même par des efforts véritablement surhumains les chaînes de son esclavage et les armes qui provoqueront sa propre destruction. II ne peut éviter que ceux qui détiennent le pouvoir politique trouvent le moyen de le bâillonner. Comme le soldat, il est forcé de sacrifier sa propre vie et de prendre celle des autres, bien qu'il soit convaincu de l'absurdité de tels sacrifices. En fait, il se rend clairement compte que les circonstances historiques qui ont fait de l'état le seul détenteur du pouvoir économique, politique et militaire rendent inévitable la destruction universelle. II sait que c'est seulement en instituant un ordre supranational, fondé sur la loi, qui proscrirait à tout jamais l'emploi de la force brutale, que l'humanité peut encore espérer trouver le salut ; mais le savant en est déjà à considérer comme un sort inéluctable l'esclavage où le réduit l'État. II s'avilit au point de contribuer, en toute obéissance, à perfectionner les moyens qui permettront la destruction totale de l'humanité. N'y a-t-il pas d'espoir pour l'homme de science ? Doit-il vraiment souffrir toutes ces indignités ? Le temps serait-il passé où la liberté intérieure du savant, l'indépendance de sa pensée et de son oeuvre faisaient de lui et le guide et le bienfaiteur des hommes ? En aspirant trop exclusivement à l'intelligence, n'a-t-il pas oublié sa dignité et sa responsabilité. Voici ma réponse : on peut détruire un homme essentiellement libre et scrupuleux, on ne peut le réduire en esclavage ni en faire un instrument aveugle. Si l'homme de science pouvait trouver aujourd'hui le temps et le courage de regarder honnêtement et objectivement en face la situation qui lui est faite et la tâche qui lui incombe, et régler sa conduite en conséquence, les chances de trouver une issue sensée et satisfaisante à la dangereuse situation internationale actuelle seraient considérablement meilleures.

Albert Einstein
Message adressé au 43e Congrès de la Société italienne pour le progrès des sciences (en 1950) (extrait)

1. Dans ce texte, A. Einstein affirme que " [le scientifique] se rend compte que les techniques mises au point grâce à ses recherches ont provoqué la concentration du pouvoir économique et politique entre les mains de petites minorités, et que le destin de l'humanité, apparemment de plus en plus amorphe, en est venu à dépendre uniquement de l'emploi de ce pouvoir. ". Illustre cette affirmation par quelques exemples.
2. A quelle situation internationale A. Einstein fait-il allusion dans le dernier paragraphe de ce texte ?
3. Quel est, selon A. Einstein, le principal danger auquel est soumis le scientifique ?

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Les sciences peuvent avoir des impacts philosophiques.

Le choc astronomique Les Grecs ont perçu, les premiers, la véritable dimension du ciel. A Héraclite prétendant que le Soleil n'est pas plus gros que le pied humain, Anaxagore répond : il est plus grand que le Péloponnèse... Avec la Renaissance et le développement des télescopes, le ciel prend brusquement des proportions gigantesques. La Terre n'est plus le socle immobile autour duquel tournent les étoiles. Comme la Lune et les planètes, elle est elle-même un corps céleste. Tous ces astres tournent autour du Soleil, qui, à cette période, devient le nouveau centre du monde. Pas pour longtemps. Bientôt on comprend que le Soleil est une étoile, comme celles qui foisonnent dans le ciel par les belles nuits sans Lune. En fait, une étoile tout à fait banale, perdue quelque part dans la banlieue de notre Voie lactée. Si les autres étoiles ne sont pas aussi brillantes que notre Soleil, c'est, tout simplement, qu'elles sont beaucoup, beaucoup plus lointaines. (Anaxagore, déjà, avait eu cette intuition.) La lumière nous arrive du Soleil en huit minutes : pour nous parvenir des étoiles de la nuit, il lui faut de nombreuses années. Aux XVIIIe et XIXe siècles, on identifiait l'Univers à ce que nous appelons aujourd'hui notre galaxie : la Voie lactée. Puis, au début de notre siècle, une nouvelle révélation : notre galaxie n'est pas unique ! On en découvre sans cesse de nouvelles, plus ou moins semblables à la nôtre. Des centaines de millions de galaxies ont déjà été détectées, dispersées sur des milliards d'années-lumière. Dans le contexte de la cosmologie contemporaine, on envisage sérieusement la possibilité que leur nombre soit infini, que l'univers soit sans limites. L'étourdissement face à ces dimensions et la prise de conscience de notre insignifiance dans l'abîme de l'espace ont progressivement influencé la pensée philosophique. Déjà, au milieu du XVIIe siècle, Blaise Pascal réagit. Il est à la fois scientifique donc tout à fait au courant des révélations de l'astronomie et philosophe donc en mesure d'en apprécier l'impact. Sa phrase célèbre : " Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie ", résume en quelques mots le drame de cette époque. Dans cet univers immense et glacé, l'homme est un étranger. L'espace vide est muet. Grâce à sa foi chrétienne et à son profond attachement au " Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, plutôt qu'à celui des philosophes et des savants ", Pascal n'a pas subi le traumatisme des penseurs ultérieurs, confrontés à la solitude de l'être humain dans l'immensité sidérale. Pourtant, il a durement accusé le choc provoqué par le développement de l'astronomie sur la vision traditionnelle de la relation homme cosmos. Le choc biologique Un second choc allait venir des sciences biologiques avec la découverte de l'évolution des êtres vivants. C'est maintenant la filiation céleste des humains qui est mise en cause. Adam et Ève ne sont plus engendrés par Dieu, dans le Paradis terrestre, au sixième jour de la Création. Et les brillants Athéniens ne sortent pas tout casqués de la cuisse de Jupiter. Notre filiation est beaucoup moins noble. C'est au sortir des vagins d'une lignée de primates que nos ancêtres voient le jour. En remontant dans le passé, à la recherche des ancêtres de nos ancêtres, on redescend vers des espèces animales de plus en plus primitives, rencontrant tour à tour les primates, les reptiles, les amphibiens, les poissons, les invertébrés, pour aboutir au monde microscopique des cellules primitives, à l'image des amibes qui nagent dans les eaux croupies de nos pots de fleurs depuis longtemps fanées. On comprend que la théorie de Darwin soit restée longtemps impopulaire... Pour ajouter à la déconfiture, la recherche biologique, en explorant les mécanismes de l'évolution des êtres vivants, met en évidence le rôle fondamental du hasard. Le bagage génétique de chaque être vivant, stocké dans le noyau des cellules, est soumis en permanence à des mutations aléatoires qui affecteront l'avenir de la lignée. Ces deux acquis de la biologie -descendance animale des humains et intervention des phénomènes aléatoires dans l'évolution de la vie terrestre- vont porter un nouveau coup à l'ancien dialogue: l'Homme n'est plus le fils des dieux mais l'enfant du hasard. Peut on converser avec le hasard ? Le choc psychologique Au cours du XIXe siècle, la traditionnelle alliance entre l'homme et l'univers devait recevoir encore deux coups majeurs sur le plan de la psychologie et de la sociologie. En explorant les couches profondes de la psyché humaine, en découvrant l'existence de l'inconscient, Freud et ses disciples altèrent considérablement notre perception de la responsabilité humaine. Handicapés que nous sommes par les conflits de la petite enfance, notre marge de manoeuvre est beaucoup plus étroite que prévu. De surcroît, la psychanalyse met en évidence l'existence de processus mentaux par lesquels l'image du père est projetée, bien au-delà de la sphère familiale, sous la forme de figures divines. Ni père génétique, ni père spirituel, Dieu devient un produit de la fantasmagorie enfantine. " Dieu n'existe pas puisqu'on comprend maintenant comment il a été inventé par l'être humain ", écrit Nietzsche. Quelques décennies avant la naissance de la psychanalyse, Marx remet en cause l'image de Dieu comme chef spirituel des nations. Le pouvoir social ne vient pas du ciel, comme l'affirment les monarchies. Le droit de gouverner est, avant tout, le droit du plus fort. L'histoire des hommes n'est pas la réalisation d'un projet divin, mais la narration des péripéties de la lutte des classes. Ces multiples chocs ont engendré l'angoisse de l'homme moderne face au silence des cieux et à sa propre solitude. " L'absurde, disait Camus, naît de la confrontation de l'appel humain avec le silence déraisonnable du monde. " Sans contact avec aucun " au-delà ", l'homme occidental occupe une position unique dans l'histoire de l'humanité : celle d'un solitaire essentiel.

Reeves H.
L'heure de s'enivrer (op. cit.)
pp. 201-204

Après lecture attentive du texte, établis un tableau synthétique du type suivant :
Science Acquis Impact philosophique
... ... ...

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Méthode scientifique.

Le grand roman à mystères. Dans le domaine de l'imagination il existe le roman à mystères parfait. Un tel roman présente tous les fils essentiels et nous force à construire nous mêmes la théorie du cas en question. Si nous suivons la trame attentivement, nous arrivons à une solution complète avant la révélation de l'auteur à la fin du volume. La solution même, contrairement à celles des mystères d'un genre inférieur, ne nous déçoit point ; elle apparaît d'ailleurs au moment où nous l'attendions. Pouvons-nous assimiler le lecteur d'un tel livre aux hommes de science qui, à travers les générations successives, continuent à chercher les solutions des mystères que contient le livre de la nature ? La comparaison est fausse et devra être plus tard abandonnée ; elle présente cependant une part de justesse, qui pourrait être élargie et modifiée de manière à la rendre plus appropriée à l'effort de la science pour résoudre le mystère de l'Univers. Ce grand roman à mystères n'est pas encore résolu. Nous ne sommes même pas sûrs qu'il comporte une solution définitive. La lecture nous a déjà donné beaucoup ; elle nous a enseigné les rudiments du langage de la nature, elle nous a rendus capables de découvrir bien des fils conducteurs et a été une source de joies et d'émotions dans la marche souvent pénible de la science. Mais nous nous rendons compte que malgré tous les volumes lus et compris nous sommes encore loin de la solution complète, supposé qu'il en existe une. A chaque étape nous nous efforçons de trouver une explication qui soit conforme aux liaisons déjà découvertes. Des théories acceptées à titre d'essai ont expliqué beaucoup de faits, mais aucune solution générale compatible avec toutes les relations établies n'a encore été développée. Très souvent une théorie en apparence parfaite s'est révélée inadéquate à la lumière d'une lecture nouvelle. Des faits nouveaux apparaissent qui la contredisent ou qui ne sont pas expliqués par elle. Plus nous lisons et plus pleinement nous admirons la parfaite construction du livre, même si la solution complète semble reculer à mesure que nous avançons. Dans presque tout roman policier, depuis les admirables récits de Conan Doyle, il arrive un moment où l'investigateur a recueilli tous les faits dont il a besoin pour arriver du moins à une certaine étape de la solution. Ces faits semblent souvent tout à fait étranges, incohérents et n'avoir aucun rapport entre eux. Le grand détective se rend pourtant compte que, pour le moment, il n'est pas nécessaire de pousser l'investigation plus loin, et que seule la réflexion pure pourra établir une corrélation entre les faits recueillis. Il se met ainsi à jouer du violon, ou s'installe commodément dans son fauteuil en fumant une pipe et, ô surprise ! il l'a trouvé. Et non seulement il a trouvé une relation entre les fils conducteurs qu'il tient en main, mais il sait aussi que certains autres événements ont dû se produire. Et comme il voit maintenant de quel côté exactement il faut chercher, il peut sortir, s'il lui plaît, pour recueillir de nouvelles confirmations de sa théorie. L'homme de science qui lit dans le livre de la nature, s'il nous est permis de répéter cette phrase rebattue, doit lui même trouver la solution, car il ne peut pas, comme font les lecteurs impatients d'autres romans, aller aux dernières pages du livre. Dans notre cas le lecteur est en même temps l'investigateur, qui cherche à expliquer, au moins en partie, les rapports entre les événements dans leur riche contexture. Pour obtenir même une solution partielle l'homme de science doit rassembler les faits chaotiques qui lui sont accessibles et les rendre cohérents et intelligibles par la pensée créatrice.

Einstein A.-Infeld L.
L'évolution des idées en physique
Flammarion, Paris, 1983.
pp. 7-9

Quel lien peut-on établir entre le dernier paragraphe de ce texte et le texte " Méthode scientifique expérimentale "?

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La fraude scientifique.

Ptolémée, considéré comme le plus grand astronome de l'Antiquité, n'a jamais effectué la plupart des observations qu'on lui attribue : il les a " empruntées " à l'un de ses prédécesseurs, Hipparque de Rhodes, et les a fait passer pour siennes. Sir Isaac Newton a introduit dans sa théorie de la gravitation un " facteur correctif " essentiellement destiné à la rendre plus convaincante. Gregor Mendel a formulé ses lois de la génétique exactes au demeurant sur la base de résultats expérimentaux trop parfaits pour ne pas avoir été " arrangés ". L'un des plus célèbres psychologues anglais, sir Cyril Burt (1883-1971), a défendu pendant une trentaine d'années la thèse de l'hérédité de l'intelligence en s'appuyant sur des données inventées de toutes pièces. En 1973, l'immunologue américain William Summerlin, du Sloan Kettering Institute, prétendit avoir réussi l'exploit de greffer de la peau de souris blanche à des souris grises, sans provoquer de rejet. Un an plus tard, il fut surpris en train de teinter en blanc des souris grises. De 1977 à 1980, Elias Alsabti, un jeune chercheur né à Bassorah, en Irak, fit une fulgurante carrière de cancérologue aux États-Unis. A vingt-quatre ans, il avait publié quarante-cinq articles scientifiques... qu'il avait intégralement recopiés, en remplaçant le nom de l'auteur par le sien. Le comble, c'est qu'il n'avait pas le moindre diplôme ! Les " affaires " de la communauté scientifique Comme l'illustrent ces exemples empruntés à l'excellent ouvrage de William Broad et Nicholas Wade, La Souris truquée, la fraude scientifique est sans doute aussi ancienne que la science elle-même. Depuis l'Antiquité, certains savants parfois les plus grands ont un jour ou l'autre sacrifié la recherche de la vérité sur l'autel de la vanité, de l'ambition ou des préjugés. En un sens, il est rassurant d'observer que les hommes de science ne sont pas meilleurs que le commun des mortels. Une Science virginale comme l'Immaculée Conception, produite par des saints en blouse blanche, serait par trop désincarnée. D'un autre côté, les tricheries des scientifiques ne traduisent-elles rien de plus que l'imperfection de toute entreprise humaine ? Faut il y voir de simples " bavures " individuelles, ne mettant pas en cause le processus global de la recherche ? Ou doit-on considérer le phénomène de la fraude comme le symptôme d'un dysfonctionnement institutionnel ? Le problème n'admet pas de solution générale : les institutions scientifiques sont éminemment variables selon les époques, les lieux et les disciplines. A défaut d'exhaustivité, limitons-nous au modèle dominant de la recherche publique, tel qu'il fonctionne aujourd'hui dans les démocraties développées. Ce modèle, mis en place à partir de la Seconde Guerre mondiale, obéit grosso modo au principe de l'autorégulation, c'est-à-dire qu'il revient à la communauté scientifique de gérer elle même ses conflits, du moins tant qu'ils ne sortent pas du cadre du droit commun. A moins d'avoir étranglé son voisin de paillasse, un scientifique n'a de comptes à rendre qu'à ses pairs. Ce principe, que la majorité des chercheurs jugent nécessaire à l'exercice de leur profession, a été remis en cause dans deux affaires qui ont concerné la recherche biomédicale aux États-Unis dans les années quatre-vingt. L'" affaire Baltimore " pour commencer. Prix Nobel 1975, directeur du Whitehead Institute, David Baltimore est l'un des personnages les plus importants de la biologie américaine. Or cet homme, respecté de tous, est soupçonné d'avoir couvert une fraude. L'histoire, passablement embrouillée, débute en 1986 avec la publication dans la revue Cell d'un article cosigné par Baltimore. Peu de temps après, une chercheuse en stage post-doctoral, Margot O'Toole, découvre que la principale conclusion de l'article est en contradiction avec les données censées l'étayer. Elle signale le problème aux responsables concernés et se fait éconduire. L'affaire remonte jusqu'à D. Baltimore qui, au lieu d'écouter les objections de la jeune biologiste, tente de l'intimider. En désespoir de cause, Margot O'Toole contacte Ned Feder et Walter Stewart, deux chercheurs du National Institute of Health (NIH) qui exercent une curieuse spécialité : l'investigation sur les cas de fraude ou de " mauvaise conduite " scientifique. Après une enquête opiniâtre, W. Stewart et N. Feder confirment les critiques de Margot O'Toole. S'ensuit une interminable polémique en forme de feuilleton. Après avoir mené sa propre enquête, le NIH classe l'affaire en janvier 1989, n'ayant pas trouvé de fraude. Entre temps, cette histoire plutôt ésotérique est devenue un scandale national. Un comité présidé par John Dingell, membre de la Chambre des représentants, s'est saisi du problème. J. Dingell demande à W. Stewart et N. Feder de poursuivre leurs investigations, à la suite de quoi le NIH rouvre le dossier. Au printemps 1991, David Baltimore a fini par reconnaître son erreur... En outre, le NIH a créé, dès mars 1989, un " Bureau de l'intégrité scientifique " (Office of Scientific Integrity, ou OSI), ayant pour mission de prendre en charge les cas, de plus en plus nombreux, d'" irrégularités scientifiques ". La science peut-elle se faire elle-même justice ? La seconde affaire, sans doute la plus explosive dont ait eu connaissance l'OSI, concerne la " paternité " du virus du Sida. En avril 1984, lors d'une spectaculaire conférence de presse, l'Américain Robert Gallo annonce qu'il a identifié le virus, " oubliant " que l'équipe du Français Luc Montagnier, à l'Institut Pasteur, l'a découvert un an plus tôt. Les pastoriens sont d'autant plus ulcérés qu'ils soupçonnent R. Gallo d'avoir utilisé une souche de virus qu'ils lui ont eux mêmes envoyée. Soupçons qui se préciseront lorsqu'on s'apercevra que le virus de R. Gallo et celui de L. Montagnier se ressemblent comme des jumeaux. L'Institut Pasteur poursuit l'Américain en justice. Le procès menace de coûter des montagnes de dollars aux deux parties : le marché du Sida pèse lourd ! En 1987, on aboutit à un compromis aussi hypocrite que financièrement avantageux. L'antécédence de L. Montagnier est reconnue, mais les deux organismes se partagent les redevances attachées à la vente des tests sanguins anticorps. On croyait la controverse close, mais elle a rebondi en 1990, notamment à la suite d'une enquête du Chicago Tribune qui a lourdement chargé Robert Gallo. L'origine " pastorienne " du virus étant prouvée, une modification de l'accord de 1987 a été envisagée en juin 1991. Au-delà de l'issue de ces deux polémiques, l'enjeu ultime est de décider si la communauté scientifique doit être, dans l'avenir, soumise à une instance de contrôle extérieure. En 1988, John Maddox, le directeur de la revue Nature, consacrait à l'affaire Baltimore un éditorial au titre éloquent : " Peut-on éviter une tragédie grecque ? " Redoutant de voir le zèle légaliste paralyser la recherche, J. Maddox soutenait en substance que l'autorégulation, telle la démocratie selon Churchill, était le plus mauvais système à l'exception de tous les autres : " Serait-il viable que le Congrès apparaisse comme l'arbitre ultime ? " Le seul fait qu'une telle question puisse se poser révèle la fragilité d'un système qui, quels que soient ses défauts, est au service de ce que l'humanité possède de plus précieux : le désir de connaître.

Michel de Pracontal
L'état des Sciences (op. cit.)
pp. 455-457

Après lecture attentive du texte, établis un tableau synthétique du type suivant :
Qui ? Fraude commise Pourquoi ?
... ... ...

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L'échelle de complexité.

L'Univers d'il y a quinze milliards d'années se situe au bas de l'échelle. Toutes les particules de matière sont maintenues dans un état de dissociation complète et permanente par l'extrême chaleur qui règne à cette époque. Plus exactement, toute association est immédiatement dissociée. On peut parler ici d'un " chaos primordial " dont toute structure, toute organisation est absente. Cet univers est en expansion. L'expansion entraîne un refroidissement. La température et la densité diminuent avec le temps. A des dates plus ou moins bien établies, le refroidissement est ponctué par des événements associatifs au cours desquels la matière va s'organiser. C'est-à-dire engendrer successivement tous les systèmes naturels qui marquent les échelons de la complexité. Au début, ces événements ont lieu partout à la fois dans l'Univers. Plus tard, leur portée est plus localisée. Quand la température descend au-dessous du trillion de degrés (mille milliards), les quarks, s'unissant trois par trois, donnent naissance aux nucléons. Quand on arrive au milliard de degrés, une fraction des nucléons s'associe pour engendrer les premiers noyaux d'hélium. L'horloge cosmique marque alors environ une minute. Un million d'années plus tard, les premiers atomes et les premières molécules (d'hydrogène) se forment quand, grâce à la diminution de la chaleur, les électrons peuvent se fixer et rester en orbite autour des protons. C'est l'heure de l'émission du rayonnement fossile. A grande échelle cette fois, c'est quelques centaines de millions d'années plus tard qu'apparaissent les premières galaxies. Sur les circonstances de leur naissance, le mystère le plus épais règne encore. Plus tard, par fragmentations successives, la matière galactique donne naissance aux étoiles du ciel. A partir de cette époque, les événements associatifs ne se passeront plus partout en même temps. Localisés en des régions limitées du cosmos, ils vont s'étaler sur des milliards d'années. Dans leur centre incandescent, les étoiles associent les nucléons en noyaux lourds (hélium, carbone, silicium, fer). Projetés dans l'espace interstellaire à la mort de l'étoile, ces noyaux capturent des électrons pour se constituer en atomes. S'associant entre eux, ces atomes forment des molécules ainsi que de minuscules structures cristallines : les grains de poussière de l'espace sidéral. L'agglutination de ces grains de poussière en corps solides étendus amène la formation d'astéroïdes et de planètes sur lesquelles se déposent, en certains cas, des atmosphères et des océans. De nouvelles interactions moléculaires, au sein de ces nappes fertiles, peuvent ensuite associer les molécules légères en molécules géantes, en cellules vivantes et en organismes végétaux ou animaux. Tous les ans, des étoiles nouvelles apparaissent dans notre Voie lactée... Les premières nées, vraisemblablement, ne possèdent pas de planètes solides. Les noyaux de fer, d'oxygène et de silicium sont les maillons des structures rigides de la nature. Or, ces atomes n'existent pas au début de la galaxie. Leur fabrication exige la mise en oeuvre de nombreuses générations d'étoiles, étalées sur des milliards d'années. La situation est différente quand notre Soleil apparaît : la galaxie est déjà vieille de dix milliards d'années, et les étoiles des générations précédentes ont rejeté dans l'espace leurs moissons de noyaux lourds. Parmi les cent milliards d'étoiles de notre Voie lactée, d'autres, sans doute plus jeunes ou plus âgés que notre astre, possèdent des systèmes planétaires semblables au notre. La vie cellulaire apparaît sur notre planète il y a environ quatre milliards d'années ; la vie intelligente il y a quelques millions d'années à peine. Sur d'autres planètes, les chronologies peuvent être différentes. Qu'importe. Retenons seulement que l'échelle de la complexité correspond à une séquence historique liée au refroidissement de l'Univers. Les échelons sont gravis tour à tour, quand les systèmes complexes correspondants ne sont plus menacés de dissociation. La question des étages supérieurs de la pyramide peut maintenant se poser sous l'angle chronologique. D'autres échelons viendront-ils dans les ères à venir se superposer à ceux que nous connaissons ? Qui sait ? Une cellule (algue bleue) de l'océan terrestre primitif aurait elle pu " soupçonner " l'apparition d'un nouvel échelon de la pyramide de complexité, au-dessus de sa tête, après quatre milliards d'années d'évolution supplémentaire ? Sur une longue échelle de temps, l'évolution, loin de ralentir, semble plutôt s'accélérer. En quatre millions d'années, le cerveau de notre lignée passe, en moyenne, de 500 grammes à 1.400 grammes. Or, cette période est une fraction extrêmement faible de la durée totale de l'évolution biologique sur la Terre. Pour nous en rendre compte, imaginons de résumer en un jour la durée de notre planète. A cette échelle, chaque minute vaut trois millions d'années. La Terre se forme à zéro heure (minuit). A 4 heures du matin, les algues et les bactéries, déjà, prolifèrent dans les mares tièdes. Les premiers mollusques et crustacés ne se constituent que le soir, vers 18 ou 19 heures. Les dinosaures entrent en scène vers 23 heures et en sortent quarante minutes plus tard. Pendant les vingt dernières minutes, les mammifères envahissent la planète et se différencient rapidement. Nos ancêtres primates apparaissent dans les dix dernières minutes et voient leur cerveau tripler de volume au cours des deux dernières minutes... Dans ces conditions, il paraît prudent de chapeauter notre pyramide d'un point d'interrogation...

Reeves H.
L'heure de s'enivrer (op. cit.)
pp. 66-69

1. Représente de manière schématique l'échelle de complexité des objets étudiés par les sciences, des plus simples aux plus complexes.
2. Établis la correspondance entre l'échelle de complexité et la ligne du temps qui indique l'apparition de ces objets.

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Conception de la relation entre Science et philosophie de Hubert Reeves.

Le poète de l'astrophysique Hubert Reeves Il explore l'infiniment petit et l'infiniment grand. Les molécules et les galaxies. Il connaît la physique comme s'il était tombé dedans quand il était petit. Il est de ceux qui font reculer chaque jour les entraves à la connaissance. Mais il ne regarde pas l'univers à travers les seuls télescopes. Son prisme à lui, c'est la poésie. Hubert Reeves n'est pas seulement un scientifique. C'est d'abord un homme. Une des découvertes les plus marquantes de votre discipline d'astrophysicien, c'est que l'univers a une histoire, et donc qu'il évolue. Comment concilier cette donnée dynamique avec des conceptions plus statiques de la vie ? Par exemple, comment concilier la science et la religion ? Ces deux domaines, en principe, ne devraient pas entrer en conflit, mais en pratique ils l'ont souvent fait. Quelques personnes influentes au Vatican ont prétendu dire à Galilée qu'il se trompait. Les religieux voulaient dire à un scientifique comment le monde était fait. Ce n'était pas leur domaine. Inversement, quand des scientifiques se sont mêlés de dire aux gens comment se conduire, c'était aussi une intrusion. Cela s'est passé avec le nazisme. Aujourd'hui nous avons un problème analogue avec certains représentants d'une discipline scientifique, la sociobiologie, qui veut régler le comportement des gens en prétendant qu'il est entièrement dominé par les gènes. Quand chacun reste chez lui, il n'y a pas de conflit entre la science et la religion. Je crois que c'est Galilée qui disait aux religieux : " Contentez-vous de nous dire comment on va au ciel et laissez-nous le soin de dire comment va le ciel. " Il avait bien résumé la situation. Dans votre spécialité scientifique, l'astrophysique, y a-t-il aussi des risques d'intrusion territoriale dans la vie de la société ? L'exploration des galaxies lointaines a évidement peu d'effet sur la vie sur terre. Mais je suis en même temps physicien. Il est indéniable que la physique a eu un impact très important sur la société par rapport au nucléaire, par exemple. Ce n'est pas un problème scientifique. La science peut vous dire comment faire des réacteurs mais elle ne peut pas vous dire si c'est une bonne idée d'investir dans le " tout nucléaire " ou dans le " tout solaire ". Si l'exploration des galaxies a peu d'effet sur la vie, à quoi sert cette connaissance ? C'est une richesse personnelle très importante, en relation avec l'éternelle question que les êtres humains se sont toujours posée : d'où venons-nous ? Toutes les civilisations, aussi petites soient-elles, ont toujours essayé de développer une réponse à cette question qui se formule à travers une histoire sainte, des ancêtres... Les livres d'ethnologie regorgent de ces mythes de l'origine. C'est une question très importante pour les êtres humains. La science contemporaine, par la cosmologie, est précisément en mesure de donner certaines réponses. Elle montre comment les êtres humains sont le fruit d'une évolution très longue, qui commence dans le " big bang ", qui se poursuit à l'intérieur des étoiles où se forgent les atomes, les molécules, puis continue à la surface de la terre quand apparaissent les premières bactéries, les algues bleues, puis toute l'évolution darwinienne. C'est en définitive notre histoire. Cette question scientifique n'est pas simplement abstraite. C'est une interrogation très intime, qui touche aux gens, de près. Le fait de savoir d'où on vient vous permet-il de mieux percevoir vers où on va ? On l'espère. Cette question peut se poser à deux niveaux. S'il s'agit de savoir ce qui se passe après la mort, je ne crois pas que les connaissances scientifiques nous aient appris quoi que ce soit là-dessus. Cela reste le grand " black out " depuis le temps des cavernes. Je suis sûr que l'homme de Lascaux se posait cette question et que nous n'en savons pas beaucoup plus que lui. S'il s'agit de savoir comment évolueront les sociétés, c'est plus important. Face à la crise contemporaine de l'environnement, il est important que l'être humain sache que son histoire est une très longue histoire, qui importe dans le contexte de l'univers. Ce n'est pas une histoire banale, anecdotique, comme le pensaient les existentialistes qui disaient " nous sommes de trop " ou " nous n'avons aucune raison d'être là ". Si notre existence remonte à des milliards d'années dans le passé et fait intervenir les planètes, les galaxies, les étoiles, elle prend soudain plus d'importance. On dit volontiers qu'en apportant des réponses aux hommes, la science soulève toujours plus de questions. Si vous deviez citer quelques questions qui vous tracassent... Les grandes questions qui préoccupent aujourd'hui les astrophysiciens, c'est d'abord ce que nous appelons le problème de la " masse sombre ", le fait que plus de 90 % de la matière de l'univers nous est inconnue. Nous savons que cette matière existe, parce qu'elle crée un champ de gravité, mais nous n'avons aucune idée de sa nature. Nous savons simplement que ce n'est pas de la matière comme celle qui nous compose. Une autre question, c'est celle de la naissance des galaxies. Nous savons à peu près bien comment naissent les étoiles, mais les galaxies qui sont nées dans les tout premiers temps de l'univers sont beaucoup plus problématiques. Un autre mystère, c'est le fait que, dans l'univers, il y a eu une complexité croissante de la matière. Or, cette complexité est gouvernée par un ensemble de lois de la physique. Et ces lois physiques, on a découvert après coup qu'elles ont très précisément la forme numérique qu'il faut pour donner naissance à la complexité. En d'autres termes, si ces lois avaient été très légèrement différentes, l'univers n'aurait jamais donné naissance à la complexité. Il serait resté stérile, à l'état de chaos de ses débuts. Il y a comme une espèce de connivence entre la physique, la matière telle qu'elle apparaît aux tout premiers temps, et l'apparition de la conscience. Et cela c'est très mystérieux. Là, vous touchez à la question de savoir s'il y a un créateur... On peut poser cette question. Mais je pense que c'est un point de vue un peu simple. Je ne dis pas qu'il est faux mais il élude la question, comme Voltaire qui ne croyait pas qu'il puisse y avoir une horloge sans horloger. C'est une projection d'un raisonnement qui est valable à notre échelle mais peut-on le transposer à l'échelle du cosmos ? Je pense qu'il faut faire très attention aux transpositions. Recourir à la solution d'un créateur, c'est un peu bloquer une exploration qui permette d'aller au-delà. Ne peut-on pas imaginer alors des univers, par ailleurs, qui n'auraient pas pu se développer ? Il peut y avoir un nombre infini d'univers qui sont stériles. Mais ce qui est étonnant, ce n'est pas qu'il y ait des univers qui ne mènent pas à la complexité. C'est plutôt qu'il y ait un univers dans lequel les lois peuvent mener à la complexité. Quand vous regardez la différence qu'il y a entre les lois de la physique qui sont des lois très simples, qui peuvent s'écrire avec deux ou trois petites formules, et par exemple une symphonie de Mozart... Quand vous constatez que ces lois de la physique permettaient la création d'une symphonie de Mozart, vous vous dites qu'il y a là quelque chose d'extraordinaire, que ces lois aient justement cette possibilité, après quinze milliards d'années, d'en arriver à quelque chose comme cela. Il y a une telle démesure entre ces formes simplistes et une oeuvre d'art qu'on se dit que quelque chose nous manque entre les deux. En dehors des sciences, quelles sont vos interrogations fondamentales ? La question du sens de l'existence. A quel jeu Dieu joue-t-il ? Qu'est-ce qu'il a derrière la tête avec ce projet de la complexité croissante ? C'est un beau projet aussi longtemps qu'on reste en dehors de l'aspect humain. Mais quand on arrive dans l'aspect humain, il devient beaucoup plus litigieux, avec des choses très belles mais aussi beaucoup d'horreurs : est-ce que cela valait la peine d'avoir quinze milliards d'années d'évolution pour en arriver à ce qui se passe en ex-Yougoslavie ? Quand on regarde l'histoire des êtres humains, c'est un peu déplorable. Il y a comme une espèce de ratage de l'existence humaine. Comme si la nature, à un certain niveau, s'était fourvoyée, était entrée dans une dynamique où, pour créer toujours du plus complexe, elle a introduit la mort. Le fait que la " nature " accepte le meurtre comme moyen d'évolution -c'est la théorie de Darwin : qui mange qui ?- nous a placés dans une dynamique sanglante. Au niveau humain, cette dynamique a atteint des proportions énormes qui sont les guerres, la bombe atomique, des obus qui tombent sur le marché de Sarajevo... Aujourd'hui, l'humanité a même la possibilité de s'exterminer elle-même... Heureusement, ce spectre disparaît depuis le démantèlement de l'Union soviétique. Mais cela repose la question : aurait-ce été une bonne idée de la nature de se lancer dans une course vers des êtres toujours plus performants si cette performance les avait amenés à s'exterminer ? Après une évolution de 15 milliards d'années, on aurait eu l'impression d'une farce cynique. C'est cela que je veux dire quand je me demande : à quoi Dieu joue-t-il ? Après le nucléaire, le vrai problème, aujourd'hui, c'est celui de la détérioration de l'environnement, de la nature. Mais c'est toujours un problème lié à la puissance de l'être humain. Dans ce domaine-là, est-ce que les scientifiques - dont les découvertes peuvent être à l'origine des problèmes - ont un rôle de " sages " à jouer ? On a vu à la veille de la conférence de Rio plusieurs prix Nobel signer un texte de mise en garde contre l'alarmisme écologique... Je ne blanchirais pas les scientifiques mais je ne dirais pas qu'ils sont les seuls responsables. Je pense que la responsabilité appartient aux scientifiques mais aussi aux politiques et aux militaires. C'est un phénomène de société, une responsabilité collective. Pour en venir à l'appel d'Heidelberg, j'étais contre. J'ai trouvé qu'il s'agissait de la manifestation d'un scientisme tout à fait dépassé. Cette manifestation voulait donner l'impression que la science avait les mains blanches, ce qui est faux. Personne n'a les mains blanches. Et les scientifiques ont une responsabilité particulière parce que, par leur métier, ils sont en mesure de distinguer un alarmisme exagéré d'un jugement objectif. Est-ce qu'un scientifique doit aller jusqu'à interrompre ses recherches pour ne pas aller à l'encontre de sa conscience, comme l'a fait Jacques Testart, le " père " scientifique du premier bébé éprouvette français. C'est la responsabilité du chercheur. Aussi longtemps que la science n'avait pas d'impact sur la société, comme c'était le cas jusqu'à la guerre de 1939, ce n'était pas très grave qu'un scientifique se fasse " sauter " avec ses expériences. Cela n'engageait que lui. Mais c'est différent à partir du moment où la science a un impact sur la société, comme maintenant avec le développement du nucléaire et des biotechnologies. Ces techniques peuvent changer le cours de la société. Testart a fait ce qu'il devait faire. Selon sa morale à lui, il a très bien agi. A propos du nucléaire, on a appris récemment que des expériences ont été faites aux Etats-Unis sur des cobayes humains dans les années 50. Doit-on craindre que de pareilles expériences ont lieu aujourd'hui, dont on n'aura connaissance que dans quarante ans ? Je pense que la sagesse doit inciter à en tirer la leçon. Si cela s'est passé à ce moment là, il n'y a pas de raison de penser que des choses semblables ne se passent plus. En Union soviétique, il s'est passé la même chose. On a même irradié des soldats en action. On peut espérer que le fait que ces choses soient maintenant connues va empêcher ou tempérer les ardeurs. Mais avec de faibles garanties... Dans vos ouvrages, vous vous inquiétez des nouveaux gourous. En multipliant les conférences, n'en êtes-vous pas devenu un à votre insu ? C'est un problème. Des gens effectivement demandent aux scientifiques connus de jouer une sorte de rôle de donneurs de vérité, de sens. Comme si on devait prendre la place laissée vacante par les curés pour dire aux gens comment vivre, et que penser. Des gens me demandent parfois si je suis croyant. Je leur réponds : cela n'a pas d'importance pour vous ! Pour vous, ce qui est important, c'est comment vous vous situez personnellement. C'est pourquoi dans mes livres, j'aborde très peu ce problème religieux : parce que, justement, il y a beaucoup de gens qui n'attendent que ça, qui cherchent le " prêt à penser ". Un scientifique peut dire aux gens comment fonctionne le ciel, mais il ne connaît pas plus qu'eux le sens de la vie. Il faut résister à cela. Vous donnez tout de même quelquefois l'impression d'éluder la question religieuse... Oui, je l'élude parce que, tout d'abord, sur cette question, j'ai plus de doutes que de réponses et que je n'ai pas de croyance spécifique en une religion particulière. Je suis opposé aux idéologies générales, quelles qu'elles soient. Je crois que les idéologies ont fait beaucoup trop de tort pour qu'on recommence. Si vous n'êtes pas un prédicateur, vous êtes tout de même un philosophe. Avec un tout petit " p " ! La philosophie, c'est réfléchir à sa condition. Tout le monde le fait. Est-il important que tout le monde ait une connaissance minimale de l'univers ou cette connaissance doit-elle rester " propriété " de certains ? La connaissance scientifique a un rôle de société à jouer dans le cadre de la démocratie. La démocratie fait que tous les gens sont appelés à donner des opinions sur des questions qui supposent une connaissance au moins élémentaire de la science : quelle énergie pour l'avenir, quel avenir pour les manipulations génétiques ? Toutes ces questions sont des problèmes de société et devraient être discutées de façon démocratique. Pour ce qui est du nucléaire -militaire ou civil-, jamais ces questions n'ont été discutées démocratiquement. Les décisions étaient prises par des technocrates, qui présentaient ou disaient aux gens " De toute façon, vous n'y comprenez rien, donc on s'en occupe ". Il se trouvait que ces technocrates étaient généralement partie prenante, qu'ils avaient des intérêts dans le développement du nucléaire. Ce n'est pas acceptable dans un cadre démocratique. Avez-vous déjà été approché pour donner votre caution à des partis politiques ? Le commandant Cousteau a créé, à la demande du président François Mitterrand, un comité pour la défense des droits des générations futures. Je fais partie de ce comité. Nous nous réunissons et nous essayons d'avoir une influence sur les décisions politiques. Il doit y avoir justement d'ici quelque temps une réunion en France sur l'avenir de l'énergie. Nous avons beaucoup insisté pour que ces décisions portent sur le long terme. Il ne faut pas penser pour les trois ou quatre ans à venir mais pour les cent ou mille ans à venir. Il faut vraiment voir cette question de la façon la plus large possible. Voir jusqu'au moment où il n'y aura plus de pétrole, plus de charbon, plus d'uranium. On ne peut pas simplement -parce que le pétrole n'est pas cher depuis quelque temps- tout axer sur du court terme. Voilà l'une des démarches que je fais. Mais cela n'est pas politique... J'ai été souvent approché par les socialistes, par les Verts pour donner un appui, faire partie d'un comité de soutien. Je refuse. Je tiens beaucoup à ma liberté.

Meskens J. ; Riche A.
Le Soir - Jeudi 17 mars 1994 N° 64
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1. Quelles sont les idées générales, développées dans le corps du chapitre, et dont il est question dans cet entretien avec Hubert Reeves ?
2. Comment H. Reeves se positionne-t-il par rapport à ces idées ? Distingue clairement les points sur lesquels un accord peut être trouvé et les points de désaccord.   Dernière modification: 05/03/2014